Altermondialisme 

L'Indien Rajagopal, un marcheur pour un nouvel ordre mondial

Cet Indien de 68 ans est à l’origine d’une longue marche, la «Jai Jagat», qui reliera New Delhi à Genève en 2020 pour pousser la «moitié oubliée du monde» à prendre son destin en main et à imposer une globalisation plus sociale et spirituelle

Il a été danseur dans son Etat natal du Kerala, puis ingénieur agronome. Rajagopal P.V., qui refuse d’indiquer son nom de famille pour ne pas être identifié à une caste, est aujourd’hui, en Inde, une figure respectée des plus démunis. D’aucuns le présentent comme un nouveau Gandhi, plaidant pour les paysans indiens spoliés de leurs terres.

A contre-courant

L’homme est affable, toujours prêt à plaisanter, et animé par la flamme de la justice. Présent à Genève depuis jeudi dernier, il est venu promouvoir une idée qu’il a déjà expérimentée en Inde: les «padyatras», ces longues marches inscrites dans la tradition du Mahatma Gandhi pour tenter de changer le monde. Il prévoit ainsi une marche mondiale de 8000 kilomètres, la «Jai Jagat» («la victoire de tout le monde»), qui débutera à New Delhi en 2019, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, pour s’achever en septembre 2020 sur la place des Nations à Genève.

Face à la montée des tensions aussi bien au Moyen-Orient qu’en Asie et de l’autoritarisme comme mode de gouvernement, face à l’explosion des budgets militaires, cet Indien de 68 ans, marié à une Canadienne, n’a pas peur de nager à contre-courant. Né l’année où Gandhi fut assassiné, il a été marqué par l’engagement de son père, un combattant de la liberté dans la philosophie gandhienne.

Pour les sans-voix

En 2007, Ekta Parishad, le mouvement qu’il a créé en 1991, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de marcheurs en Inde, issus des organisations défendant les sans-voix et les sans-terre. Il obtient la mise en place d’un comité de réforme agraire et 6 millions de personnes en bénéficient. En 2012, il organise une nouvelle marche, plus populaire encore.

Il parvient à faire changer le Land Acquisition Act, une loi foncière de 1894 datant de la période britannique. Avec l’avènement du gouvernement du nationaliste Narendra Modi en 2014, les promesses émises par le pouvoir de New Delhi s’évanouissent. Le problème des sans-terre s’aggrave à nouveau.

Même en Inde, Gandhi a été marginalisé

Une aura nationale

Quand on demande à Rajagopal où il habite, il a une réponse toute faite: «Dans l’Indian Railway», dans les trains du pays qu’il utilise sans cesse pour sensibiliser les plus démunis à la nécessité de se mobiliser pour changer les règles du jeu. Fort de son charisme, il est parvenu à convaincre, dans l’Etat du Madhya Pradesh, les dacoits, des bandits de grand chemin, à déposer les armes devant une icône de Gandhi. Un moment qui lui a donné une aura nationale.

En 2020, avec la «Jai Jagat», ce «nouveau Gandhi» n’a pas peur des défis. Il aspire à créer un mouvement pour instaurer un nouvel ordre mondial plus juste, pour promouvoir la justice climatique et une politique européenne différente vis-à-vis des migrants. «Il ne s’agit pas seulement de l’Inde. Le monde est en crise, relève ce nouveau héraut d’une mondialisation plus sociale. Un combat virulent autour des ressources du globe fait rage. Si on n’y met pas fin, il y aura de violents conflits dans le monde entier.»

Contre toutes les formes de violence

Symptôme du malaise: les gens qui recourent de plus en plus à la violence et aux armes pour affirmer leur pouvoir ou se suicident faute de perspective, comme nombre de paysans indiens. Les modèles économiques actuels favorisent l’avènement de pouvoirs politiques oppressifs. «Un comportement moderne n’est pas de posséder un iPhone. Etre moderne, c’est engager le dialogue, seul à même de résoudre les problèmes. Mais nous sommes restés très primitifs.» La manière, selon lui, dont les Etats sont gouvernés n’est pas non plus convaincante. Elle laisse insuffisamment de place à ceux qui détiennent un pouvoir intellectuel, moral et spirituel.

A l’instar de Gandhi et du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis qui s’en est inspiré, Rajagopal milite pour un vaste mouvement axé sur la non-violence, une façon de revitaliser le message du Mahatma.
La tâche, admet-il, ne sera pas facile, «car même en Inde, Gandhi a été marginalisé».

L’altermondialiste juge nécessaire de former les gens à la lutte non-violente, de prêcher la non-violence partout, dans les sphères politique, éducative, culturelle et économique. En ce sens, il voit d’un mauvais œil la multiplication des accords de libre-échange conclus souvent à l’avantage des multinationales et au détriment des plus pauvres. Une forme de violence indirecte majeure.

Un ministre de la paix

Les propos de Rajagopal sont cohérents avec sa Weltanschauung, même s’ils comportent une bonne part d’utopie. Mais ils ont eu leur impact sur les Genevois. Ainsi le président du Grand Conseil, l’UDC Eric Leyvraz, n’a pas hésité à l’inviter à venir visiter sa vigne de Satigny, une proposition qu’il a dû décliner faute de temps.

Rajagopal a même fait sourire le maire de Genève Rémi Pagani quand il a martelé la nécessité pour tout pays d’avoir un ministre non seulement de la défense, mais aussi de la paix. A Genève, qui a souvent nourri le rêve d’être la capitale mondiale de la paix, notamment dans les années 1920-1930, le projet de l’Indien de Bhopal a une résonance. La Cité de Calvin, c’est l’espoir d’offrir à l’humanité un monde plus régulé. Rajagopal résume en une phrase la dynamique qu’il entend insuffler: «Le pouvoir des peuples dépasse celui des Etats.»

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