Terrorisme

L’Indonésie face au péril de l’Etat islamique

Dans l’est de Java et sur l’île de Sumatra, la vague d’attentats-suicides de la semaine dernière inquiète l’Indonésie. Le pays qui compte le plus de musulmans au monde est confronté à la montée du radicalisme

Près de la maison placardée par la police, Kori Han se déclare «encore abasourdi». Le matin même de l’attaque du 13 mai où Puji Kuswati, Dita Oepriarto et leurs quatre enfants âgés de 8 à 18 ans, se sont fait exploser devant trois églises de Surabaya tuant au moins treize personnes, ce voisin a croisé le père de famille à la salle de prière. «Il m’a salué avec un sourire. C’étaient des gens normaux», décrit Kori Han.

Lire: En Indonésie, des attaques commises par une même famille font treize morts

Officiellement Puji Kuswati avait monté un petit commerce de revente d’huile végétale. Les enfants étaient scolarisés dans une école islamique aux enseignements modérés. Assidus à la mosquée, les parents cultivaient la discrétion. «Ils recevaient rarement chez eux. Les enfants restaient à l’intérieur», se souvient Kori Han. Mais selon le président du comité de ce quartier de classe moyenne, il n'y avait pas de quoi soupçonner la fabrication à domicile d’engins explosifs. Encore moins des attentats suicides perpétrés en famille dans la deuxième ville de l’archipel, des actes largement condamnés par les Indonésiens, jusqu’à protester contre l’inhumation des kamikazes selon les rites musulmans.

Le groupe Jamaah Ansharut Daulah, antenne de l'EI

En l’espace de 24 heures, une deuxième famille de quatre personnes a commis un autre attentat suicide visant, cette fois, le commissariat de police de Surabaya, tandis qu’une mère et sa famille périssaient après le déclenchement prématuré d’une bombe dans leur appartement situé en banlieue.

Le plus inquiétant dans les attentats de ces derniers jours est la participation de familles entières

Ali Fauzi, ancien membre du groupe Jemaah Islamiyah

Les trois familles auraient rejoint le groupe Jamaah Ansharut Daulah. Le JAD est responsable d’un double attentat suicide qui a tué quatre personnes en 2016 dans le centre de la capitale, le premier revendiqué par l’organisation Etat islamique en Asie du sud-est. Le chef de JAD, Aman Abdurrahman, est accusé d’en avoir été le cerveau. Quelques jours à peine avant les attaques de Surabaya, une mutinerie survenue dans des circonstances floues au sein de la prison de haute sécurité où Aman Abdurrahman est détenu avait tué cinq policiers et un émeutier. Au lendemain des attentats de Surabaya, le procureur a requis la peine de mort à son encontre.

«Le plus inquiétant dans les attentats de ces derniers jours est la participation de familles entières», estime Ali Fauzi. Longtemps artificier du groupe Jemaah Islamiyah (JI), lié à Al-Qaida, il est le frère d’Amrozi et Mukhlas, auteurs des attentats les plus sanglants de l’histoire de l’Indonésie, ceux de Bali qui ont tué 202 personnes en 2002. Rencontré dans le fief familial de Tenggulum, à deux heures de route de Surabaya, Ali Fauzi a depuis fait acte de repentance après l’exécution de ses deux frères en 2008. Avec un pari osé: lancer son propre programme de déradicalisation, après avoir purgé trois ans de prison pour des délits terroristes non liés aux attentats de Bali. Jemaah Islamiyah a abandonné la violence dans les années 2000.

«Crime contre l’humanité»

«Le niveau de radicalisation du groupe JAD dépasse celui de JI. L’enjeu est crucial», martèle Ali Fauzi, qui reconnaît l’ampleur de la tâche. Il admet d’ailleurs des résultats modestes au sein de son programme de déradicalisation baptisé «Peace Circle», suivi par près de quarante anciens terroristes.

En réaction aux attentats de Surabaya, le président indonésien Joko Widodo a, pour sa part, déclaré qu’il s’agissait d’un «crime contre l’humanité» et que le terrorisme «n’a rien de religieux».

«Le gouvernement indonésien promeut un islam pluraliste et conforme aux institutions, mais il est tenté de réduire les violences à des facteurs exogènes, décrypte depuis Jakarta Delphine Allès, chercheuse pour l’Irasec (Institut de recherche sur l’Asie du sud-est contemporaine). Cela conduit à minimiser les violences localisées, qui créent un climat de tension notamment pour les minorités.»

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