L'ouverture du procès de l'ex-président Suharto, accusé avec ses six enfants d'avoir accumulé illégalement une fortune évaluée selon les sources entre 15 et 45 milliards de dollars, est imminente. Les autorités indonésiennes ont officiellement inculpé jeudi celui qui a régné sans partage pendant trente-deux ans sur l'archipel pour avoir détourné 157 millions de dollars de sept fondations de charité qu'il dirigeait. L'inculpation est certes symbolique au regard des sommes énormes amassées par la «première famille», mais elle permettra de faire comparaître dans le box des accusés celui qui incarne aux yeux de tous les Indonésiens la corruption de l'ancien régime. Une image forte dont le président Abdurrahman Wahid a grandement besoin au moment où il engage une nouvelle épreuve de force avec ses adversaires politiques.

L'inculpation intervient en effet quatre jours avant l'ouverture d'une session de l'Assemblée consultative populaire, lors de laquelle Abdurrahman Wahid doit faire état du bilan des neuf premiers mois de son mandat quinquennal. Salué comme le sauveur de l'Indonésie lors de son élection en octobre dernier, Wahid a perdu beaucoup de son crédit au sein de la population, notamment du fait de la corruption de son entourage et de la poursuite des affrontements entre chrétiens et musulmans aux Moluques. Le président doit montrer des résultats. Et, dans ce cadre, le jugement de Suharto serait le meilleur moyen d'obliger les critiques du président à ravaler leur salive.

L'inculpation n'en est pas moins l'aboutissement d'un travail lent, mais constant, mené par le gouvernement Wahid dès sa prise de fonction pour forcer Suharto, âgé de 79 ans, à rendre des comptes. L'équipe du procureur général Marzuki Darusman a mené des interrogatoires de l'ancien président presque toutes les semaines, malgré les récriminations de ses avocats assurant qu'il souffrait d'une lésion cérébrale. En privé, des officiels participant à ces sessions hebdomadaires affirment que Suharto est parfaitement conscient et qu'il a fourni nombre d'éléments qui seront utiles lors du procès.

Les sociétés du clan

En théorie, Suharto, assigné à résidence depuis deux mois, pourrait être condamné à une peine maximale de quinze ans de prison. Mais il est peu probable que l'ancien dictateur soit mis en détention, le président Wahid ayant plusieurs fois indiqué qu'il lui pardonnerait s'il rendait l'argent détourné. Certains analystes insistent toutefois sur la complexité d'une telle opération, soulignant qu'il a fallu quinze ans dans le cas des Philippines pour récupérer une faible partie de l'argent ponctionné par l'ex-dictateur Ferdinand Marcos. Ainsi, les sommes qui transitaient via les fondations de charité ne représentent qu'une portion infime de l'argent détourné par les Suharto. Le plus gros de leur fortune provenait – et provient toujours – d'une myriade de sociétés ayant bénéficié de privilèges ou d'un monopole indu. Citra, la firme de «Tutut», la fille aînée de Suharto, continue non seulement à engranger les bénéfices des routes à péage de Djakarta, mais est en passe de remporter un nouveau contrat. Les enquêteurs avouent aussi être dans le flou en ce qui concerne les sommes qui auraient été envoyées sur des comptes à l'étranger, notamment en Autriche et en Suisse.