Les experts en géopolitique ne manquent jamais de rappeler l'importance stratégique des 13 000 îles de l'archipel indonésien comme couloir maritime par lequel transitent les hydrocarbures du Moyen-Orient à destination du Japon. Récemment, les innombrables criques et détroits de cette partie de la mer de Chine méridionale ont trouvé une nouvelle vocation: elles constituent le principal conduit pour le trafic humain à destination de l'Australie, terre promise des milliers d'Afghans, d'Irakiens, d'Iraniens, d'Arabes ou de Kurdes qui fuient leur pays pour des raisons politiques ou économiques.

Ce trafic, organisé par des syndicats criminels basés à Djakarta, a commencé vers 1997. Il ne concernait alors que quelques centaines de personnes: des jeunes hommes originaires du Moyen-Orient, souvent diplômés d'universités, avides de tirer plein bénéfice de leurs talents dans la société multiethnique de l'Australie, terre traditionnelle d'immigration depuis des décennies. Beaucoup de ces premiers arrivants ont été, bon gré mal gré, intégré au melting-pot australien après quelques mois de détention. Mais cette attitude conciliante a eu l'effet attendu: le gonflement rapide du flot des immigrants originaires du Moyen-Orient. En 1998, 200 immigrants arrêtés par la police maritime australienne; en 2000, elle recensait 3000 cas. Depuis, la tendance ne fait que s'amplifier. Et il ne s'agit plus seulement de jeunes célibataires partant pour l'aventure, mais de familles complètes comptant parfois une quarantaine de personnes.

Selon une enquête publiée en début d'année par le magazine hongkongais Asiaweek, ces multiples filières remontent le plus souvent à Téhéran, point de départ du long voyage jusqu'aux rivages de l'Océanie. Les migrants partent pour diverses raisons: Kurdes qui fuient la férule de Saddam Hussein; Hazaras chiites d'Afghanistan persécutés par le régime des talibans; ou simplement jeunes Irakiens désireux d'échapper à la misère quotidienne d'un pays mis au ban des nations. Le «voyage» est organisé par quelques syndicats criminels dirigés par des Pakistanais qui vivent entre Karachi, Kuala Lumpur et Djakarta où ils passent l'essentiel de leur temps. Les candidats au voyage prennent le vol bihebdomadaire d'Iran Air qui atterrit au nouvel aéroport international de Kuala Lumpur avant d'être pris en charge par leurs agents.

Le paiement est le plus souvent effectué en espèces au départ, en Iran ou au Pakistan. Mais à chaque étape, les agents exigent de nouveaux versements. Un faux visa indonésien délivré à Kuala Lumpur revient par exemple à 500 dollars. La somme globale pour un passage vers l'Australie varie entre 8000 et 10 000 dollars. A partir de Kuala Lumpur, plusieurs routes sont possibles pour gagner l'Indonésie, l'avion direct pour Djakarta étant exclu car l'immigration indonésienne possède un matériel suffisamment sophistiqué pour déceler les faux visas. La filière la plus classique consiste à emprunter le détroit de Malacca par bateau pour rejoindre la côte de Sumatra, à l'extrémité occidentale de l'Indonésie. Une option qui n'est pas sans risques: les «bateaux» sont des rafiots surchargés qui ont bien du mal à tenir le coup pendant la traversée de ce détroit sillonné par les pétroliers et balayé par les tempêtes. Une route alternative consiste à rejoindre par ferry l'île indonésienne de Batam à partir de la ville malaisienne de Johor Baru. Les contrôles douaniers à Batam, une zone économique spéciale créée par l'ex-président Habibie, sont plus laxistes qu'à Java ou Sumatra.

Une fois sur le sol indonésien, les passagers sont amenés dans des villages de la côte sud de Java d'où ils s'embarquent pour l'île australienne de Christmas qui, aux yeux des trafiquants, présente l'énorme avantage de ne se trouver qu'à 350 kilomètres de la côte javanaise. Pour brouiller les pistes, les trafiquants emploient des itinéraires alternatifs: par exemple, envoyer la «cargaison» au Timor-Occidental d'où ils peuvent s'embarquer pour traverser la mer de Timor et gagner le récif australien d'Ashmore. Ces traversées qui durent environ deux jours sont extrêmement périlleuses. L'île Christmas et le récif Ashmore sont des rochers perdus dans une mer immense et si la tempête se met de la partie, il est facile de perdre sa route ou tout simplement de chavirer. L'an passé, deux bateaux transportant environ 160 immigrants ont coulé entre l'Indonésie et l'Australie.

Devant l'augmentation exponentielle du trafic, Canberra a progressivement durci son attitude: les «immigrants illégaux» sont placés en détention pendant des mois avant d'être refoulés dans leur pays d'origine et les trafiquants sont passibles de 20 ans de prison. L'interdiction faite au Tampa d'accoster l'île de Christmas consacre cette politique.