Quand Zéphyrin Ardouin, le commandant des sapeurs-pompiers de Cap-Haïtien, est arrivé, après sept heures de route pour seulement 250 km, à Port-au-Prince, il s’est mis immédiatement au travail avec ses hommes. Il était 23 heures jeudi. Dans la nuit, à la lueur des projecteurs de fortune, ils ont extirpé des gravats trois étudiantes, saines et sauves, de l’Université de Port-au-Prince, l’un des plus importants instituts supérieurs privés de la capitale. Plusieurs centaines de jeunes gens seraient ensevelis sous les décombres de ce bâtiment de cinq étages dont il ne reste qu’un Mikado de béton et de ferraille.

Le site empeste l’odeur douceâtre et écœurante de la mort. «On se concentre sur les vivants, les morts, on verra plus tard, explique le grand gaillard souriant malgré les circonstances. On manque de matériel de base. On se débrouille avec les scies que nous apportent les habitants du quartier, mais elles cassent les unes après les autres.» Trois autres étudiants vivants, peut-être cinq, ont été localisés. Mais le temps presse.

Jusqu’à l’arrivée de Zéphyrin Ardouin et ses hommes, ce sont les voisins et les proches des victimes qui se sont débrouillés tout seuls pour tenter de sauver des vies. «Ils ont commencé à creuser avec des pelles et des pioches, au risque de tuer ceux qui étaient dessous, mais ils ne peuvent pas savoir», explique le commandant. Quand il a débarqué en ville, la Sécurité civile locale lui a donné une liste de sites prioritaires. Il est tombé sur l’Université par hasard. Il y a une caserne de pompiers à 100 mètres mais ils n’ont pas bougé. «Le commandant dit qu’il n’a pas reçu d’ordres. Je sais, c’est bizarre. Mais tout le pays est bizarre.» En fait, le Ministère de l’intérieur, censé cordonner les secours, a été détruit dans le séisme et la cellule de crise transférée rue Descombes, à la Sécurité civile. «L’aide internationale arrive, mais personne n’est là pour lui dire quoi faire. Alors les équipes repartent à l’aéroport en attendant des ordres ou alors elles vont travailler là où elles veulent. Si seulement je savais où se trouvent les secouristes américains de Fairfax, ils m’ont formé, ce sont des copains, je suis sûr qu’ils me prêteraient du matériel.»

Justement, ils sont à moins d’un kilomètre de là, plus haut sur la montagne qui surplombe Port-au-Prince, où se joue une autre course contre la montre. L’hôtel Montana, le plus chic de la capitale, bâti a flanc de colline, s’est effondré sur sa riche clientèle. Il y aurait de 100 à 400 personnes ensevelies, selon les sources, dans ce décor de rêve qui a désormais des allures de Pompéi. Rodrigo Vasquez, un commandant chilien de la Minustah, la Mission des Nations unies en Haïti, coordonne les fouilles tant bien que mal. «Mercredi, nous avons sauvé 12 personnes par nos propres moyens.» Jeudi, il a vu débarquer des équipes de secours françaises, américaines, espagnoles, chiliennes et équatoriennes. «C’est la Minustah qui a demandé qu’un effort particulier soit mis sur ce site.» Quatre des six chiens français ont été déployés sur l’hôtel; les Américains sont accompagnés par des GI pour assurer leur sécurité et trois ou quatre camions et engins de terrassement stationnent en permanence en contrebas.

Malgré ce déploiement, il a fallu que le gérant de l’hôtel s’étonne jeudi soir qu’une anfractuosité n’ait pas été explorée pour que le commandant du détachement français découvre qu’à quelques mètres des secours, huit personnes étaient prises dans une poche d’air. «Il a appelé par acquit de conscience, raconte le commandant Samuel Bernès, et une voix lui a répondu. Tout simplement.» Vendredi midi, cinq étaient dégagés et un sixième était sur le point de sortir.

Parfois, les fouilles tournent à la foire d’empoigne. L’équipe américaine, apprenant qu’un de ses ressortissants était coincé vivant dans un ascenseur, a entrepris de percer le toit pour y accéder, délaissant une jeune femme difficile à dégager et faisant tomber des gravats sur la tête des secouristes français, pas prévenus et qui travaillaient en dessous. Ce serait risible si, en ville, la situation n’était pas aussi chaotique.

Port-au-Prince continue, pour l’instant, de survivre dans ce mélange de désordre, d’abandon et de bonne volonté. L’aide arrive, personne n’en doute: le ciel est sillonné en permanence d’avions et d’hélicoptères, la radio ne cesse d’annoncer de nouveaux dons. Mais personne ne voit rien venir et ce décalage pourrait finir, à terme, par laisser la place à des troubles et à la colère. Pour l’instant, l’humeur est à la résignation et à la frustration. Malgré les pénuries – électricité, eau, essence, nourriture – le centre-ville de la capitale reste étonnamment calme. Certes les entrepôts du Programme alimentaire mondial (PAM) ont été pillés dans la nuit mais aucun commerce n’a été attaqué ou dévalisé.

Vendredi matin, les files d’attente se faisaient plus pressantes devant les stations-service. Le manque d’essence est en effet le plus problématique: plus rien ne circule, ni les habitants ni les marchandises, les cadavres pourrissent sur place. A la station Texaco Saint-Louis Roi de France, le patron Frantz Delecour observe de loin la queue s’allonger, la mine soucieuse. «J’ai de l’essence, mais si je commence à la vendre, ça va être la ruée. Et puis où je mettrai la recette. La banque est par terre et il y a 4000 bandits en ville qui se sont échappés du pénitencier.» A une centaine de mètres, des clients attendent patiemment, le jerrican à la main.

Les mots se font plus durs: «Jusqu’à présent, il y a une absence totale d’autorité, se plaint Wilson Fritz Saintfort, un enseignant. Le président Préval a fait quelques petites déclarations, mais ce n’est pas ce que l’on attend de lui.» Pierre Maxime, qui se présente comme un professionnel en communication, renchérit: «Les gens ne comprennent rien à ce qui se passe. Normalement, dans une situation pareille, on décrète l’état d’urgence. Mais les ministères sont vides ou détruits, la Minustah est absente. Elle-même a été durement touchée. On voit passer des avions mais on ne sait pas où va cette aide. Si ça continue, c’est sûr, les gens vont s’énerver.» Le patron de la station, fataliste: «Ça fait dix ans que c’est comme ça, j’ai tout connu, les coups d’Etat, les cyclones, les pénuries d’essence. Il faudrait que les soldats annoncés par Obama arrivent vite et sécurisent les stations. Alors, le pays repartira.»