Sur l’estrade, l’homme se frappe la poitrine avec les deux poings. Puis il lève les bras au ciel, comme pour prendre Dieu à témoin: «Avec l’aide des Américains, [le président] Hassan Rohani nous a renvoyés quarante ans en arrière. Sommes-nous prêts à continuer sur cette voie?» Cette fois, c’est directement à la foule qu’il s’adresse: «Nous irons au parlement pour lui barrer la route; pour que cessent ces discussions avec les ennemis de la République islamique.» Un murmure approbateur s’élève de l’assistance, suivi de quelques déclamations religieuses.

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L’ambiance de la réunion électorale est un peu particulière, dans ce théâtre plein à craquer du sud de Téhéran. Les positions du mollah Hamid Rasaee, dont il s’agit ici de soutenir la candidature, sont à ce point extrêmes que son nom a même été officiellement écarté des listes des conservateurs. Qu’à cela ne tienne, il reste acceptable pour les autorités et s’est inscrit en tant qu’indépendant: «Ils n’ont pas voulu de moi, mais c’est le peuple qui décidera», expliquera tout à l’heure le candidat. Mais en attendant, ses conseillers continuent de chauffer la salle. Maintenant, c’est au tour du ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, le favori des Occidentaux, d’en prendre pour son grade. «Zarif fait copain-copain avec nos ennemis. Il échange même des messages avec cet homosexuel saoudien», dit l’orateur, en référence au chef de la diplomatie saoudienne.

Au terme de ces diatribes, les hommes se lèvent en se gratifiant de regards approbateurs. Vêtue d’un tchador noir, comme toutes ses coreligionnaires dans la salle, une femme fait signe à sa petite fille de mettre fin à la session de dessins animés et d’éteindre sa tablette. Cela n’empêche pas Mahya, 20 ans, de s’en prendre, elle aussi, au président et à ses proches. «Rohani a trop privilégié le capitalisme au détriment de la religion. Il doit davantage s’occuper des Iraniens», résume cette étudiante en psychologie.

Nerfs à rude épreuve

Les Iraniens? Leurs nerfs ont été mis à rude épreuve ces derniers temps. Les premières promesses apportées par l’accord sur le nucléaire et la levée (relative) des sanctions. Puis la douche froide avec le retrait décidé par le président américain Donald Trump de ce même accord; puis des émeutes, en novembre dernier, à ce point réprimées qu’elles ont coûté la vie à des centaines de personnes à travers le pays; puis la menace d’une guerre ouverte contre les Etats-Unis qui a culminé avec l’assassinat par les Américains du général Qassem Soleimani, le 3 janvier. Puis, encore, le Boeing, abattu par erreur par la défense iranienne, tuant 176 personnes…

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«Ces derniers mois ont vraiment été méchants. Ça n’arrêtait plus», résume Cyrus Razzaghi, un entrepreneur qui œuvre comme consultant pour les firmes étrangères qui souhaitent s’installer en Iran. Coca-Cola, Caterpillar, Peugeot, Mitsubishi sont toutes passées par lui pour tenter de conquérir le marché iranien, avant que les portes ne se referment. «Il y a un climat de peur et de paranoïa», reconnaît-il, en rejetant toutefois la faute sur les Etats-Unis. Et, pour le parlement qui sortira des urnes, la tâche sera rude: «Les trois quarts des problèmes économiques du pays sont liés à la mauvaise gestion, à la corruption, à l’inefficacité. Seule la part restante est due aux sanctions américaines. Il faut que les dirigeants aient le courage d’affronter cette réalité.»

Désenchantement

Peur, paranoïa, mais surtout un désenchantement général. Résultat: les gens se détournent comme jamais des élections. Les salles combles que parviennent à obtenir les ultra-conservateurs ne trompent personne. Les notables ont beau flatter «le cœur vibrant» de la démocratie iranienne, ils auront du mal à éviter que le scrutin de vendredi ne se transforme en un gros flop: on s’attend à ce que moins d’un électeur sur quatre se rende aux urnes dans la capitale. Le guide suprême, Ali Khamenei, est entré dans la bataille, appelant les Iraniens à voter pour rendre le parlement «fort» et pour célébrer «cet acte de gloire et de respect» que sont les élections. Il sera sans doute entendu dans les campagnes. Mais à Téhéran, décidément, le cœur n’y est pas.

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Et pour cause. A l’approche des élections, l’exercice a été presque entièrement verrouillé. Le Conseil des gardiens, qui veille à la bonne application de la Constitution, a écarté une bonne moitié des 14 000 candidats qui s’étaient déclarés, pour la plupart au sein des rangs des réformateurs. Le message est on ne peut plus clair: le parlement sera peut-être plus fort, mais le temps d’une majorité réformatrice, qui aura duré huit ans, est aujourd’hui révolu. Face aux Etats-Unis et dans une situation économique qui peut se révéler explosive, il n’est pas question d’encourager le moindre débat ou tout soupçon d’opposition.

«La purge n’annonce rien de bon»

Jalal Jalalizadeh fait partie de ces candidats réformistes disqualifiés par les Gardiens de la Constitution. «Cette purge n’annonce rien de bon, glisse-t-il. Cela promet un avenir répressif où aucune contestation ne sera tolérée.» Le motif invoqué pour sa mise à l’écart? «On a prétexté, en termes très vagues, mon manque d’engagement envers l’islam et la République islamique. Vous vous rendez compte?» L’homme jette un regard sur les murs de son bureau tapissés du sol au plafond de livres religieux tout en dorures et impeccablement reliés. Voilà trente ans que ce professeur de droit islamique (sunnite) enseigne au Département de théologie de l’Université de Téhéran. Membre du parlement par le passé, le professeur est connu pour ses positions sans concession. «Ce système est conçu comme une théocratie. La secte au pouvoir profite de sa situation pour renforcer les préjugés de la population en matière religieuse. Ces gens se soucient comme d’une guigne des intérêts réels des gens», assène-t-il.

Kurde et sunnite, Jalal Jalalizadeh est pourtant une voix qui compte. Le président Rohani avait eu recours à lui lors du dernier scrutin présidentiel en le nommant chef de campagne pour les régions kurdes. Grâce en grande partie à ce soutien, Rohani avait obtenu un score triomphal de 73% des voix parmi les huit millions d’électeurs kurdes. «Depuis lors, il ne m’a plus jamais contacté, même pas une fois, s’étrangle le candidat aujourd’hui rejeté. Rohani nous a utilisés lorsque cela l’arrangeait. Mais depuis qu’il est au pouvoir il n’a tenu aucune de ses promesses. Tout simplement.»

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