Difficile d'imaginer que le petit local du syndicat indépendant des cheminots de Moscou ait pu faire office de bureau: le plancher a été arraché, les meubles évacués, la porte forcée. Lasse de voir s'agiter ce syndicat ultraminoritaire mais très véhément au sein des chemins de fer russes, la direction a voulu «rénover» le local qui lui était attribué. Durée des travaux: six mois...

A la tête de cette «Union professionnelle des brigades de conducteurs de locomotives», Sergueï Linev ne baisse pourtant pas les bras. Ce militant syndical a organisé fin avril l'une des - rares - grèves en plein Moscou. Durant quelques heures, les cheminots ont interrompu un bon nombre d'elektritchki, ces trains qui constituent autant d'artères vitales entre Moscou et sa banlieue ouvrière. Parmi les revendications principales: une hausse des salaires, pour compenser le taux d'inflation et l'augmentation des prix des produits de base.

Car la question du coût de la vie prend une importance croissance, au moment où Dmitri Medvedev s'apprête à succéder ce mercredi à Vladimir Poutine dans les bureaux du Kremlin. Dans une Russie pourtant socialement amorphe, les exemples commencent à se multiplier: lors des traditionnelles manifestations du 1er Mai, même les affiches des marches organisées par le parti pro-présidentiel Russie unie revendiquaient une hausse des salaires pour accompagner la courbe des prix.

Transports, logement, nourriture... Un cheminot fait les comptes: «Je touche 17000 roubles [750 francs], et ma femme, professeur d'anglais, 12000 roubles [soit 530 francs]. C'est un salaire supérieur à la moyenne, et pourtant, même en habitant à 90 kilomètres de Moscou, il ne nous reste plus rien après les courses et le transport. L'aller-retour quotidien pour Moscou revient à 7000 roubles par mois, et le reste passe dans le logement et la nourriture.»

Les prix de l'alimentation sont au cœur des inquiétudes. L'automne dernier, un gel des prix des produits de base avait été convenu entre le gouvernement et les grands producteurs de l'industrie agricole afin de limiter le poids de l'inflation, à plus forte raison à la veille des échéances électorales de décembre et de mars dernier. Ce 1er mai, six groupes de produits de base étaient cependant «dégelés» - notamment le pain, les œufs, l'huile de tournesol - suscitant un surcroît d'inquiétude chez les consommateurs. Dès le lendemain, le prix du pain augmentait de quelques roubles, notamment dans la région de Vladivostok, à l'extrémité orientale du pays.

Officiellement, le taux d'inflation est de 6,3% depuis le début de l'année. Une donnée statistique contestée, mais qui met déjà à mal les estimations du Ministère des finances, qui planchait sur un taux de 11 à 14% pour l'ensemble de l'année. «Les méthodes statistiques de Rosstat sont douteuses, et politiquement facilement orientables, juge Mikhaïl Deliaguine, économiste et directeur de l'Institut d'études des problèmes de la mondialisation. On peut estimer le taux réel d'inflation à 25% en 2007, et autant, voire plus, en 2008.»

Des chiffres qui font mauvais genre pour l'investiture de Dmitri Medvedev à la présidence. Un sondage réalisé par la radio Echos de Moscou révélait que 92% des personnes questionnées soutenaient le mouvement syndical des cheminots. Et le syndicat indépendant promet de renouveler les grèves surprises à la mi-mai.

Le nouveau président n'a pas les leviers politiques de son prédécesseur pour gérer les crises sociales. Dans une Russie au régime présidentiel fort, le premier ministre pouvait servir de fusible social; avec le mélange des genres institué par Vladimir Poutine, difficile d'imaginer le nouveau président faire porter le chapeau à son mentor de premier ministre. L'inflation pourrait être le premier défi de politique intérieure de Dmitri Medvedev. «En plus, la Russie est fortement dépendante des investissements étrangers, qui se tarissent avec la crise financière mondiale, ajoute Mikhaïl Deliaguine. Les gros problèmes pourraient bien arriver cet automne»...