Interview

«L’influence de Poutine dans la campagne américaine est un acte de guerre»

Gouverneur démocrate de Virginie proche des Clinton, Terry McAuliffe était en visite à Genève. Après la défaite de Hillary Clinton, il estime que le Parti démocrate doit revenir à un discours plus économique pour créer de l’emploi. Il juge la présidence Trump dangereuse

Terry McAuliffe est le gouverneur démocrate de Virginie. Très proche de Bill et Hillary Clinton, il partage des amis communs avec le conseiller administratif de la Ville de Genève Guillaume Barazzone, qui l’a invité à dialoguer à la Villa La Grange. Le magistrat genevois explique: «J’ai sensibilisé le président de l’Association nationale des gouverneurs au travail effectué par les organisations internationales à Genève. Je lui ai aussi laissé entendre qu’il serait bien qu’il n’y ait pas de désengagement financier et politique des Etats-Unis au sein du système onusien.» Terry McAuliffe a reçu Le Temps.

Le Temps: Donald Trump est au Bureau ovale depuis plus de 150 jours. Quel bilan en tirez-vous?

Terry McAuliffe: Donald Trump est très dangereux pour l’Amérique. Je le constate comme gouverneur. Je m’applique chaque jour à assurer le développement économique de mon Etat, la Virginie. Mais les actions entreprises par l’administration Trump sapent ma capacité de gouverneur d’y créer de l’emploi. A commencer par son interdiction de voyage imposée à six pays musulmans, une décision que je juge anticonstitutionnelle et immorale. Sa politique migratoire a aussi effrayé bon nombre de gens aux Etats-Unis. En matière de commerce, il continue d’aliéner nos partenaires commerciaux. Je suis récemment allé rendre visite au président mexicain pour lui dire que la Virginie construit des ponts pour développer l’économie et non des murs pour s’isoler.

- Le retrait américain du Partenariat transpacifique (TPP) profite-il déjà à la Chine?

- J’ai soutenu l’une des décisions les plus emblématiques du président Obama. Son représentant au commerce Michael Froman me l’a dit sans hésitation: c’était le meilleur accord que les Etats-Unis pouvaient conclure. Avec le retrait américain, la Chine va maintenant investir dans les onze pays qui ont négocié le TPP. Les Etats-Unis et la Virginie vont en subir les conséquences.

- Et le retrait de l’Accord de Paris?

- Je suis toujours sous le choc. Mais je suis fier que la Virginie soit le premier Etat dans l’ère Trump à avoir décidé de réduire les émissions de CO² par décret. Mais comment peut-on se retirer d’un accord conclu par 195 pays? Même la Corée du Nord et l’Iran l’ont signé. Pour la Virginie, le retrait de l’accord est une mauvaise nouvelle. Mon Etat est très vulnérable au changement climatique. Hormis la Nouvelle-Orléans, nous subissons la plus haute hausse du niveau de la mer aux Etats-Unis. La Virginie abrite la plus grande base navale du monde. Je dois donc assurer au Département de la Navy et au Pentagone que mon Etat prend les mesures nécessaires pour lutter contre le phénomène.

- Avez-vous l’espoir de pouvoir travailler avec l’administration Trump?

- Quand le président Trump se sera familiarisé avec la fonction, j’espère qu’il coopérera avec nous, les gouverneurs du pays. Car ce n’est pas à Washington qu’on crée de l’emploi. Je souhaite que le président nous donne les instruments nécessaires pour être compétitifs. Au cours de mes voyages, nos partenaires me le disent: ils se demandent s’ils peuvent vraiment coopérer avec nous.

- Avec le recul, comment analysez-vous la défaite de Hillary Clinton, qu’on a décrite comme une mauvaise candidate qui aurait pu être une bonne présidente?

- Je refuse l’idée selon laquelle Hillary Clinton aurait été une mauvaise candidate. Il ne faut pas l’oublier: la campagne présidentielle a été marquée par l’intervention du directeur du FBI James Comey et par l’immixtion de la Russie. Il est difficile d’élire une femme à la Maison-Blanche. Ce n’est jamais arrivé. Le président Obama l’a bien dit: aucun autre candidat n’était autant qualifié qu’elle pour convoiter le Bureau ovale.

- Un livre publié récemment, Shattered, brosse pourtant un tableau très critique de la campagne de la candidate démocrate qui était, selon l’auteur, très désorganisée…

- Je n’ai pas lu ce livre et je refuse de le faire. J’ai été président du Parti démocrate, de la campagne électorale de Bill Clinton en 1996. Je sais comment on peut salir les gens. Quand on perd, tout le monde accuse tout le monde. Or avant la lettre remise par James Comey au Congrès, Hillary Clinton pouvait espérer gagner 320 grands électeurs (270 étaient nécessaires) et le contrôle du Sénat. Le Parti républicain semblait laminé et se demandait ce qu’il allait faire après (la défaite de) Trump. Dix jours plus tard, tout a basculé. Sans Comey, sans l’implication russe, Hillary Clinton aurait-elle gagné? C’est une évidence.

- Vous connaissez les Clinton depuis plus de quarante ans. Comment Hillary Clinton a-t-elle digéré la défaite?

- Je ne vais pas enjoliver les choses: elle était dévastée. Elle a beaucoup investi. C’est dur. Ça l’est d’autant plus que Vladimir Poutine a directement influencé la campagne et sapé la plus grande démocratie du monde. Pour moi, ce qu’a fait le président russe est un acte de guerre.

- Comment reconstruire le Parti démocrate?

- Il faut se concentrer sur l’économie, retourner au message de Bill Clinton de 1992: «It’s the economy, stupid!» Nombre d’électeurs n’ont pas trouvé que nous avions le bon message. On a trop fait dans l’anti-Trump.

- Le Parti démocrate semble déconnecté de certaines réalités économiques, celles des classes laborieuses. Il a déserté les régions rurales du pays…

- Vous avez raison. Les républicains occupent 33 des 50 postes de gouverneurs et contrôlent une vaste majorité des parlements des Etats. Ils ont fortement redessiné les circonscriptions électorales à leur avantage de sorte qu’ils sont assurés d’être réélus. Je travaille précisément avec l’ex-président Obama et Eric Holder (ex-ministre de la Justice) sur cette question. D’ici à 2018, 38 mandats de gouverneur sont à repourvoir. Si nous ne gagnons pas une majorité de ces postes de gouverneurs, nous serons hors jeu et les républicains pourront à nouveau redessiner les circonscriptions à leur guise en vertu du nouveau recensement 2020. Sans cela, nous serons marginalisés jusqu’en 2030 et les républicains pourront restreindre le droit de vote dans des Etats comme le Wisconsin et le Michigan comme ils le voudront. En 2016, des centaines de milliers d’électeurs enregistrés en 2012 ont été privés de vote…

- On dit que vous pourriez être candidat à la présidence en 2020. Ne craignez-vous pas d’incarner un camp Clinton aujourd’hui discrédité au sein du parti?

- Je suis encore gouverneur de Virginie pour six mois. Je vais continuer à faire mon travail. Ensuite, nous verrons bien.

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