Hassan (prénom d'emprunt) est un bon baromètre de la pression que l'enlèvement de Georges Malbrunot et Christian Chesnot a fait peser, ces derniers mois, sur les journalistes étrangers en Irak. Hassan, ex-fonctionnaire sunnite moustachu à la quarantaine virile, est l'un des meilleurs «fixeurs» francophones de la capitale irakienne: à la fois interprète, chauffeur et facilitateur, quasiment salarié, depuis la chute du régime de Saddam Hussein, par un grand quotidien parisien. Mais le Hassan d'aujourd'hui, stressé, accro à ses trois paquets de cigarettes par jour, n'a plus grand-chose à voir avec le baroudeur audacieux du début 2004, qui affirmait vouloir arrêter de fumer avant que la première bataille de Falloujah, en mars-avril, ne renflamme l'Irak occupé, ouvrant la voie aux kidnappings de journalistes.

En voiture, son regard est calé sur le rétroviseur. Au téléphone, les noms de lieux et de personnes sont formulés avec d'infinies précautions, parfois tronqués. Plus de plans ou de «coups» discutés entre collègues à haute voix dans un café. «Depuis l'enlèvement de Georges et Christian, nous faisons tous notre boulot la peur au ventre confie-t-il. Plusieurs de mes collègues «fixeurs» ont lâché prise, de peur d'être supprimés. Heureusement, je connais beaucoup de monde. Et j'ai suffisamment d'expérience pour déceler les indices troublants: les nouveaux taxis que personne ne connaît, les graffitis apposés sur les murs par les insurgés, les disparitions soudaines d'informateurs.»

Pris entre deux feux

Hassan est à l'image des journalistes qui l'emploient: conscient d'être devenu une «cible» dans un Irak où les professionnels de l'information et leurs collaborateurs locaux œuvrent au milieu du champ de bataille. Coincés entre le rouleau compresseur de l'armée américaine qui préfère les reporters «incorporés» à ses unités – c'est-à-dire encasernés, casqués, vêtus d'un gilet pare-balles, soumis aux mêmes règles que les GI – et une guérilla pour qui chaque moment de publicité, y compris l'abominable spectacle des décapitations, est une victoire sur le gouvernement d'Iyad Allaoui. Les exemples sont là pour illustrer le piège: un véhicule du Washington Post mitraillé en juin, une équipe de Canal + enlevée puis relâchée près de Falloujah, le journaliste australien Scott Taylor kidnappé en septembre au nord de Mossoul.

Le résultat est patent. Certains médias directement concernés par la prise d'otages comme Le Figaro ou Radio France, ont cessé depuis août d'envoyer des reporters sur place. Et le visage de l'Irak dans la presse a changé. Le périmètre de déplacement des journalistes s'est circonscrit, essentiellement limité à Bagdad où une poignée d'hôtels sous haute garde les accueillent: les Français au Mansour, les Américains à l'Hamra, les Italiens au Cedar, plus les chaînes de TV au Palestine et au Sheraton voisin. De nombreuses portes se sont fermées. «Un journaliste qui frappe à ma porte représente un risque, nous confiait la semaine dernière à Genève le ministre irakien de la Justice, Malik Dohan al-Hassan. Je me demande aussitôt si quelqu'un l'a suivi…»

Les sources d'information «fiables» se sont raréfiées. Vérifier une rumeur, retrouver des témoins directs d'attentats ou d'opérations militaires, prendre le pouls de la reconstruction en visitant à l'improviste un quartier ou un commissariat revient à s'exposer. Les rares employés expatriés du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) redoutent les visites à leur domicile de Bagdad, par peur d'être localisés. Les diplomates, persuadés eux d'êtres écoutés par les Américains, ne parlent plus au téléphone qu'avec parcimonie.

Raconter l'Irak depuis Bagdad demeure indispensable. «Etre sur place est le seul moyen de garder le contact avec la réalité. On ne couvrira jamais l'Irak depuis Amman (en Jordanie) ou l'Europe. La presse irakienne travaille. Le pays vit», nous confiait en juin Sammy Ketz, patron du bureau de l'Agence France Presse (AFP) et vétéran du Proche-Orient. L'enlèvement des deux reporters français n'a pas altéré cette évidence. Mais elle a bouleversé la donne. En décuplant notamment l'influence des «fixeurs», ponts indispensables entre le journaliste étranger et la réalité. Avec une évidente cohorte de pressions et de conflits d'intérêts: à Falloujah, l'un des «fixeurs» irakiens de l'AFP est ainsi parent avec le délégué local du CICR. Tous deux sont membres d'une tribu locale impliquée dans la guérilla. Ce qui les a protégés. Mais ce qui les oblige, de l'aveu même de leurs employeurs, à peser chaque mot.