La confusion règne toujours à Duékoué, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, cinq jours après l’attaque contre le camp de déplacés de Nahibly, qui a fait au moins 9 morts et plus de 50 blessés. Une partie des 5000 personnes qui vivaient sur ce site depuis la crise post-électorale de 2010-2011 s’est réfugiée à la mairie. Certains sont rentrés dans leurs villages, beaucoup se sont enfuis dans la brousse. Si le gouvernement et l’ONU, qui gardait le camp, s’accusent mutuellement de n’avoir pas assuré sa sécurité, tous s’accordent sur un point: le drame était largement prévisible.

Depuis le conflit qui a suivi la présidentielle qui a opposé l’ex-chef de l’Etat Laurent Gbagbo à son successeur Alassane Ouattara, Duékoué et sa région menacent en effet de s’enflammer à tout moment. La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, a résumé la situation dans une déclaration, samedi: «Cette dernière tragédie illustre l’instabilité chronique qui prévaut à l’ouest […] où les tensions intercommunautaires, l’insuffisance de la présence de l’Etat et l’impunité qui a prévalu jusqu’à présent alimentent un cycle interminable de représailles et de vengeances.»

Les problèmes entre communautés ne sont pas nouveaux. Région productrice de cacao dont la Côte d’Ivoire est le premier exportateur mondial, l’ouest attire depuis longtemps des planteurs d’autres parties du pays et d’Etats voisins. Mais au fil des années, les autochtones sont devenus minoritaires et les conflits fonciers se sont multipliés.

En mars 2011, lors de la crise post-électorale, les tensions ont viré à l’horreur à Duékoué, avec l’effroyable massacre, resté impuni, de plusieurs centaines d’autochtones guéré, catalogués pro-Gbagbo. Depuis, les relations entre les Guéré et les Malinké, originaires du nord et réputés pro-Ouattara, sont exécrables. Ce sont plusieurs centaines de Malinké qui ont ainsi attaqué Nahibly, où vivaient essentiellement des Guéré. Avec l’objectif de venger quatre des leurs, tués la veille par des braqueurs qui se seraient réfugiés dans le camp.

Ce climat délétère est aussi alimenté par une immigration massive de Burkinabés. Depuis la crise, ils sont chaque semaine des centaines à débarquer illégalement par bus dans la région. Une partie d’entre eux investissent les plantations des déplacés. Les autres s’installent dans des forêts de l’Etat où ils font, entre autres, pousser des cacaoyers. «Les mêmes vieux problèmes [ndlr: communautaires et fonciers] n’ont toujours pas trouvé de solution», s’inquiétait le père Cyprien Ahouré, responsable de la mission catholique de Duékoué, peu avant le drame de Nahibly.

Mais ce dernier a aussi mis en lumière un autre problème: celui que représentent les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), l’armée régulière créée par Alassane Ouattara lors du conflit qui a suivi la présidentielle de novembre 2010. Déjà accusées d’avoir pris part au massacre de 2011, les FRCI ont participé, selon de nombreux témoins, à l’attaque contre Nahibly. Elles y ont arrêté au moins 14 personnes, depuis portées disparues. Peu après, des soldats se sont aussi rendus à l’hôpital, où ils ont enlevé un déplacé, Alain Téhé, 26 ans, blessé pendant l’assaut. Il y a quelques semaines, un frère de ce jeune homme, dont on est aujourd’hui sans nouvelles, avait été exécuté par des éléments des FRCI en pleine journée dans le centre de Duékoué.

Autre source d’insécurité: les dozos, des chasseurs traditionnels du nord du pays, du Mali et du Burkina Faso, dont certains ont commis en 2011 de graves exactions. Jouissant comme les FRCI d’une impunité quasi totale et de plus en plus nombreux dans la région, ils ont eux aussi participé à l’attaque de Nahibly. A propos d’eux, une source onusienne évoque une «armée parallèle».

Aujourd’hui, les déplacés accusent l’ONU de les «avoir trahis» en n’ayant pas pu les protéger. Mais ce n’est pas la première fois: les Casques bleus basés à Duékoué n’avaient pas non plus su empêcher les massacres de mars 2011. Un administrateur local est catégorique: l’ouest ivoirien «n’a pas d’avenir», dit-il, tant la situation paraît inextricable.

Selon des témoins, l’armée a participé à l’attaque contre le camp de Nahibly