Armes chimiques

L’intervention occidentale en Syrie ne fait pas l’unanimité

Des voix discordantes estiment qu’il manquait des preuves définitives sur la responsabilité de Damas dans les attaques chimiques du 7 avril à Douma qui ont fait plusieurs dizaines de morts

«Mission accomplie.» Après les frappes américaines, françaises et britanniques menées aux petites heures samedi contre des sites censés constituer une partie de l’infrastructure de production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad, Donald Trump s’est félicité de cette opération conjointe. Deux mots toutefois mal choisis: peu après avoir renversé Saddam Hussein au printemps 2003, le président George W. Bush tenait les mêmes propos sur le porte-avions Abraham Lincoln. On connaît la suite.

Du côté français et britannique, même discours. L’opération de samedi était nécessaire pour sanctionner Damas, jugé responsable d’une attaque chimique perpétrée à Douma le 7 avril dernier ayant tué des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Si les horreurs commises par les forces de Bachar el-Assad depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011 sont connues, des voix discordantes se demandent si les preuves accablant Damas sont suffisantes.

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Réticences suisses

En France, ce sont surtout les voix de la gauche dure de Jean-Luc Mélenchon, des républicains de Laurent Wauquiez et de l’extrême droite qui refusent l’argumentaire du président Emmanuel Macron. Pour rassurer, l’Elysée a communiqué en français, anglais et arabe. Il a diffusé sur les réseaux sociaux un rapport des renseignements français mentionnant une analyse des témoignages, photos et vidéos apparus sur des sites spécialisés après les attaques chimiques du 7 avril. Une manipulation des images diffusées, explique le document, «n’est pas crédible». De plus, «des renseignements fiables indiquent que des responsables militaires syriens ont coordonné ce qui apparaît comme l’utilisation d’armes chimiques».

Tout le monde n’abonde cependant pas dans ce sens. Le chef du Département fédéral des affaires étrangères Ignazio Cassis se dit inquiet à la suite des frappes qui plongent à nouveau les Etats-Unis et la Russie «dans une confrontation qui ressemble à celle de la Guerre froide. La Suisse appelle toutes les parties à la désescalade.» Le ministre de la Défense Guy Parmelin a déclaré pour sa part qu’«on aurait pu attendre les résultats» de l’enquête entamée dimanche par les experts de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) à Douma, dans la Ghouta orientale.

C’est un peu comme avec Sherlock Holmes. Quand on a éliminé toutes les autres hypothèses et qu’il n’en reste qu’une, on travaille avec celle-là.

François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique à Paris

Au Royaume-Uni, le leader travailliste Jeremy Corbyn remet en question les certitudes du premier ministre Theresa May dans un pays échaudé par les mensonges de Tony Blair à propos de la présence d’armes de destruction massive en Irak en 2003. Outre-Atlantique, Angus King, sénateur indépendant membre de la commission sénatoriale des renseignements, s’étonne de n’avoir pas reçu de «preuves définitives».

Conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique à Paris, François Heisbourg coupe court à tout doute quant à la responsabilité des attaques chimiques à Douma: «C’est un peu comme avec Sherlock Holmes. Quand on a éliminé toutes les autres hypothèses et qu’il n’en reste qu’une, on travaille avec celle-là.» Réfutant les «quatre explications successive de Moscou» laissant entendre qu’il n’y avait tout d’abord pas d’attaque chimique, puis qu’elle avait été menée par les rebelles syriens, puis par les Casques blancs et enfin par les services secrets britanniques, François Heisbourg est catégorique: un faisceau d’indices accable un seul acteur: Damas. Quant à l’OIAC, ajoute-t-il, «elle arrive sur la scène du crime trop tard. Les Syriens auront déjà tout nettoyé.»

Bachar el-Assad peu impressionné

L’opération a-t-elle servi à changer la donne en Syrie? A observer l’attitude de Bachar el-Assad, il est permis d’en douter. Dimanche, le président syrien a ordonné une trentaine de frappes aériennes près de Homs et Hama, touchant des rebelles mais aussi des civils. Quant aux installations visées par les bombes occidentales, le New York Times se demande si elles faisaient toujours partie du programme chimique du régime, car dimanche on ne recensait toujours aucune victime sur les sites en question, ni aucune fuite d’agents chimiques.

Les frappes occidentales ont été longuement préparées. A Washington, le secrétaire à la Défense Jim Mattis a dû tempérer les ardeurs de Trump qui voulait frapper beaucoup plus fort. Il était en tout cas prioritaire de prendre des précautions pour éviter de provoquer une dangereuse confrontation avec la Russie. S’il y a eu confusion entre l’Elysée et le Ministère français de la défense au sujet de discussions préalables entre Moscou et Paris, il faut distinguer les choses, estime François Heisbourg: «Au niveau politique, la France n’a pas averti la Russie qu’elle allait intervenir. Au niveau opérationnel, on a simplement appliqué les accords techniques de déconfliction déjà en œuvre dans le cadre de la lutte contre Daech entre Russes et Occidentaux et même entre Moscou et Tel-Aviv.»

Le Conseil de sécurité de l’ONU bloqué par le veto russe

Le recours à l’arme chimique nécessitait-il l’usage de la force? François Heisbourg est convaincu qu’il s’imposait si l’on veut que la Convention d’interdiction des armes chimiques ait encore un sens. Il pense qu’il facilitera le dialogue lors de la visite d’Emmanuel Macron à Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg en mai prochain. Ancien conseiller de trois chefs du Pentagone en matière d’armes de destruction massive, Andrew Weber le constate aussi: «Les frappes ont été proportionnées et serviront à restaurer en partie la dissuasion par rapport à l’usage d’armes chimiques.» Mais elles n’auront vraiment de sens que si elles sont suivies d’une action diplomatique que la France cherche à mener à l’ONU. Or sur ce plan, le Conseil de sécurité est bloqué depuis le début de la crise syrienne en raison notamment du veto russe.

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