Qui négocie vraiment en Belgique? La question est devenue encore plus complexe jeudi, après la proposition d’un nouveau découpage de l’Etat fédéral par le leader socialiste flamand Johan Vande Lanotte. Celui-ci, nommé «conciliateur» par le roi Albert II à l’automne 2010, avait pourtant démissionné fin janvier, après le rejet de son rapport par les nationalistes flamands de la NVA, vainqueurs des législatives de juin 2010. Un nouveau médiateur, le ministre des Finances libéral, Didier Reynders, vient d’ailleurs d’obtenir du monarque une prolongation de son mandat pour tenter un ultime rapprochement des points de vue entre les formations arrivées en tête des urnes dans le nord néerlandophone (NVA et chrétiens-sociaux), et celles victorieuses au sud (socialistes et chrétiens humanistes).

N’empêche: c’est de Johan Vande Lanotte qu’est venue, jeudi à Gand, la proposition la plus claire formulée jusque-là: une future division de la Belgique en quatre entités très autonomes du point de vue économique, social et fiscal: Flandre, Wallonie, Bruxelles et l’enclave germanophone à l’extrême est du pays. Avec, au-dessus, un Etat fédéral resserré chargé, lui, de la défense, de la politique étrangère, de l’asile, de l’immigration, et du financement de la sécurité sociale.

Problème: cette volonté de sortir de l’impasse est de moins en moins audible après deux cent cinquante jours de crise et un gouvernement toujours en «affaires courantes». Car depuis quelques semaines, les rancœurs, voire les insultes, fusent.

En Flandre, la presse francophone est ainsi devenue un bouc émissaire depuis qu’elle a ironisé sur l’émotion suscitée, chez les néerlandophones, par le décès de l’ancienne Miss Belgique et ex-députée du Vlaams Belang (extrême droite) Marie-Rose Morel, disparue d’un cancer foudroyant à l’âge de 38 ans le 8 février. Le spectacle de ses funérailles quasi nationales à Anvers, le 12 février, autour de son cercueil recouvert du drapeau indépendantiste flamand, a été perçu comme un casus belli au sud. D’autant que le leader de la NVA Bart de Wever, bête noire des francophones, a prononcé son oraison funèbre.

Les qualificatifs sur les Flamands «fascistes» sont ressortis. Bart De Wever a traité, lui, le quotidien francophone Le Soir de «papier toilette». «L’acrimonie est devenue beaucoup plus visible, s’inquiète Charles Bricman*. Les francophones, notamment, vivent dans une dialectique binaire où tous les nationalistes néerlandophones sont assimilés à l’extrême droite. Ce qui accroît la diabolisation.»

Les politiciens, souvent cloués au pilori, n’ont plus l’apanage des accusations. Ceux-ci fleurissent sur Internet. Un blogueur francophone, Marcel Sel, pointe systématiquement du doigt les ponts entre la NVA et l’extrême droite. Le correspondant français de Libération à Bruxelles, Jean Quatremer, évoque aussi sur son blog des dérives flamandes, ce qui lui a valu de recevoir une lettre de la NVA refusant «tout contact» avec lui dans le futur. De l’autre côté de la frontière linguistique, l’éditorialiste flamand Luc Van Der Kelen, du quotidien populaire Het Laaste Nieuws, réputé modéré, dénonce le cynisme francophone face à la douleur engendrée par le décès de Marie-Rose Morel, dont l’agonie a été suivie par des millions de téléspectateurs.

Face à cela, les manifestations bon enfant des étudiants des deux communautés, désireux de faire «la révolution des frites» peinent à incarner la volonté encore intacte des Belges de «vivre ensemble». La marche de «la honte», début février à Bruxelles, est aussi restée sans suite. «La base francophone se radicalise aussi, poursuit Charles Bricman. Où est la fameuse «majorité silencieuse» attachée à la Belgique?»

Attaqués, Le Soir et la Radio-télévision publique laissent entendre qu’ils pourraient riposter sur le terrain du droit et traîner en justice les politiciens flamands qui les insultent. Tandis que les médias audiovisuels néerlandophones dénoncent toujours une Wallonie arriérée et dispendieuse. Une chose est sûre: la crise politique la plus longue de l’histoire ne fait aujourd’hui plus rire personne.

* «Comment peut-on être Belge?», Ed. Flammarion.