Le Temps: Comment interprétez-vous le succès des manifestations d’hier? Nadine Abdalla: L’appel à manifester provenait à l’origine de jeunes qui sont politisés, comme les partisans de Mohamed El Baradei (l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique et opposant politique, ndlr), ou les «Jeunes du 6 avril» (6 avril 2008, date d’importantes manifestations contre la vie chère, ndlr). On s’attendait à un défilé calme de quelques milliers de personnes, mais les citoyens ont sympathisé avec ces mouvements de jeunes et les ont rejoints dans la rue, ce qui a créé des foules de 50 000 personnes au Caire, de 60 000 à Alexandrie et même de 10 000 à Mahalla al-Kubrâ, cette ville ouvrière dans la banlieue du Caire où est née la contestation en 2008. Ce qui est nouveau, c’est que les slogans n’étaient pas que politiques, ils portaient aussi sur des sujets sociaux, c’est pour cette raison que les manifestations ont été aussi nombreuses et intenses. – Peut-on comparer les mouvements en Egypte et en Tunisie? – La Tunisie ne compte que 10% d’analphabètes alors qu’il y en a entre 30 et 40% en Egypte; la situation est très différente. En Tunisie, la classe moyenne a rejoint les jeunes qui étaient dépolitisés, de social le mouvement est devenu politique. Ici c’est le contraire, ce sont les jeunes politisés qui ont lancé l’appel, la société a suivi et le mouvement devient social avec des slogans politisés certes. Mais ces manifestations sont une conséquence de ce qui s’est passé en Tunisie, un effet domino, ça ne se serait pas passé comme cela, il y a un mois, hier on a entendu dans la rue des slogans qui venaient de Tunisie. – Quels rôles jouent les réseaux sociaux dans l’organisation du mécontentement? – Les jeunes utilisent Facebook, Twitter et les blogs pour communiquer, c’est un moyen de socialisation mais aussi de politisation, et il y a un effet de contagion. La censure touche les blogs mais moins les réseaux sociaux. Hier après-midi Twitter a été bloqué, mais des sites d’information continuaient de rester actifs, et j’ai suivi l’évolution de la situation minute par minute.