Le 8 juin 632, Mahomet meurt à Médine à l’âge de 62 ans. Dans la décennie écoulée depuis son exil de La Mecque, il a imposé sa réinterprétation du monothéisme judaïque à une grande partie de la péninsule Arabique. Le Prophète, qui attirait sur lui la dérision des puissants, est devenu un chef politique et militaire craint et respecté.

Son décès ouvre une succession de querelles dynastiques qui ne vont pas tarder à diviser durablement les croyants. Mais, surtout, il constitue le point de départ d’une des périodes de conquêtes les plus fulgurantes de l’histoire.

Trois ans plus tard, les Arabes sont à Damas; en 637, la capitale de l’Empire perse, Ctésiphon, tombe et, en 638, c’est le tour de Jérusalem. L’Egypte suit, avec la chute d’Alexandrie en 640. Trente ans après la mort du Prophète, ses successeurs tiennent un empire qui s’étend du nord de la Libye à l’Amou-Daria, en passant par les rives sud de la mer Noire et de la Caspienne. Encore quelques décennies et ils sont en Transoxiane, sur l’Indus et dans le sud de la France, où leur avancée est freinée à Poitiers en 732. Ils resteront en Sicile jusqu’au XIe siècle et en Espagne jusqu’au XVe.

L’empire ainsi constitué ne représente pas seulement un succès militaire foudroyant. Il sera brillant et jusqu’au XIIIe siècle, c’est sur son territoire que la philosophie, la science et les arts connaîtront leurs plus beaux développements.

Comment une poignée de Bédouins voués au nomadisme et au commerce caravanier se sont-ils convertis en maîtres – provisoires – du monde? Tandis que les chroniques musulmanes y lisent une preuve d’inspiration divine, les historiens occidentaux hésitent entre fascination, répulsion et la recherche d’explications anthropologiques ou sociologiques.

La première question, vu du côté occidental, est bien sûr celle de l’islam lui-même. Qu’est-ce qui a poussé un agent caravanier de La Mecque, ville qui tirait l’essentiel de ses revenus du sanctuaire païen de la Kaaba, à se faire, vers l’âge de 40 ans, le porte-parole d’une révélation inscrite dans la tradition judéo-chrétienne? Et surtout, qu’est-ce qui lui a permis de l’imposer avec un tel succès?

L’explication la plus souvent mise en avant évoque une importante présence juive – attestée, notamment, par le Coran – dans les oasis d’Arabie. Sans doute liée aux vagues d’émigration qui ont suivi la destruction du second temple de Jérusalem en 70 de notre ère, elle découle aussi d’un prosélytisme très actif et d’une certaine sympathie que semble avoir inspirée le monothéisme, également représenté, en Syrie notamment, par des communautés chrétiennes. Cette sympathie aurait même donné naissance à une forme propre de monothéisme arabe, organisé autour de la figure d’Abraham, dès avant la révélation coranique.

Pas plus que le Christ, Mahomet n’a donc forcément voulu créer une nouvelle religion. Mais s’il s’insérait dans la continuité du judaïsme et du christianisme, il destinait le message dont il était porteur à un groupe bien particulier: les Arabes, dont la langue constitue le tissu même de la révélation.

Peu entendu à La Mecque, ce message semble avoir mieux résonné à Yathrib, la future Médine, peut-être parce que trois tribus juives importantes y vivaient, en rapport étroit avec les Bédouins auxquels elles se liaient dans des alliances antagonistes. Accueilli, semble-t-il, en médiateur, Mahomet s’y trouve un rôle politique qui va influencer la suite de la révélation.

Dans une société où rançonner les caravanes est une activité économique courante, les premiers croyants s’y adonnent pour assurer leur subsistance. Interprétées comme des signes d’appui divin, leurs premières victoires les poussent à oser plus, jusqu’au retour triomphal à La Mecque, peu avant la mort du Prophète. Elles convainquent aussi plusieurs clans nomades de rejoindre la nouvelle foi, apparemment si propice au succès des armes.

Les choses se passent plus mal avec les tribus juives, qui refusent tout net de reconnaître Mahomet comme leur prophète, suscitant chez ce dernier une animosité sanguinaire.

Au-delà des batailles, quelque chose change en profondeur dans la société arabe. Les fidélités tribales inconditionnelles qui la structuraient – et la divisaient en conflits incessants – ne disparaissent pas. Mais une nouvelle forme de communauté concurrente s’y superpose – la oumma des croyants qui, à ce stade, s’identifie assez étroitement avec la famille arabe. Autant que comme le fondateur d’une religion, Mahomet peut donc être vu, si l’on ne craint pas l’anachronisme, comme celui d’une nation.

Le premier calife, Abou Bakr, doit affronter une sédition de plusieurs tribus, qu’il mate, installant solidement l’islam dans toute la péninsule. Dès lors, l’interdiction de tuer d’autres musulmans, si elle n’empêche pas de violents déchirements autour de l’héritage du Prophète, pousse à poursuivre les raids dont les tribus converties tirent une partie de leur revenu au-delà des frontières.

A cette motivation s’ajoute, bien sûr, l’aiguillon religieux. Dans quelle proportion l’une et l’autre? C’est un point sur lequel les historiens divergent.

Deux choses semblent sûres. L’élan avec lequel les cavaliers arabes fondent sur les mondes byzantin et perse doit beaucoup à la conviction d’une élection divine et à la cohésion que celle-ci crée entre eux. Mais la conversion ne joue pratiquement aucun rôle dans l’expansion musulmane: les populations conquises s’en tirent, en gros, avec un acte de soumission et un impôt. Leur foi, leur administration, leur langue et même leur monnaie restent inchangées. Plus que l’islam, c’est la loi islamique que ces conquérants imposent, une loi clémente envers les monothéismes chrétien, juif et zoroastrien auxquels adhèrent l’écrasante majorité de leurs nouveaux vassaux.

Cette relative douceur peut expliquer en partie l’impressionnante progression de la conquête. Pour les nombreux chrétiens monophysites, persécutés comme hérétiques par Byzance, on peut même imaginer qu’elle est bienvenue. Elle intervient, c’est un autre facteur, dans un moment de redistribution des cartes régionales. Les royaumes ghassanide et lakhmide qui fonctionnaient comme Etats-tampons, le premier avec Byzance et le second avec la Perse, sont en pleine déliquescence, leurs protecteurs étant trop affaiblis pour beaucoup s’occuper de leurs marches. Enfin, une importante épidémie de peste bubonique au siècle précédent aurait pu avoir débilité la façade orientale de la Méditerranée.

Reste que l’exploit est saisissant. Il est en grande partie l’œuvre du deuxième calife, Omar (634-644), qui en crée aussi les fondements juridiques et administratifs. Il jette notamment les bases du système fiscal qui, avec des variantes locales, définira pour longtemps le statut des habitants du nouvel empire. Les populations conquises sont astreintes à un impôt personnel et à une redevance foncière, correspondant au droit qui leur est laissé d’exploiter, voire de continuer à posséder leurs terres. Les conquérants arabes paient la zakat, la contribution de charité qui constitue l’un des piliers de l’islam. Et, au début du moins, ils n’ont pas le droit ­d’acquérir les terres conquises. Lors­qu’elles sont enlevées à leurs propriétaires, ces dernières sont attribuées à la famille du Prophète, en fait à la communauté ou à l’Etat, encore très léger, qui se met en place.

Ce système, qui fonctionne d’autant mieux que la poursuite des conquêtes assure aux combattants des bénéfices toujours renouvelés, repose sur la ségrégation ethnique. Si, théoriquement, la loi sépare les croyants des incroyants, la conversion, peu encouragée, passe par l’arabisation: ceux qui souhaitent devenir musulmans doivent se faire adopter par un clan arabe, dont ils deviennent les clients (mawalis). Et l’assimilation n’est pas complète – les mawalis restent soumis à l’impôt personnel qui, il est vrai, touche parfois aussi, selon la dureté des temps, l’ensemble des croyants.

Cette réticence à élargir le cercle des récipiendaires de la révélation ne tarde pas à susciter d’importants mécontentements. L’empire, en effet, change de visage au tournant du VIIIe siècle. Dirigé depuis Damas depuis le règne du cinquième calife, Mu’awiya (661-680), il s’arabise: la langue de l’administration et les monnaies sont désormais celles des nouveaux conquérants. Les fils des premiers arrivés se font marchands et cherchent de nouveaux soldats parmi des tribus plus lointaines, dont celle des Yéménites. Et des sujets plus nombreux quittent leurs champs pour se masser dans les nouvelles villes de garnison comme Koufa et Bassorah, dans l’espoir de participer à la prospérité impériale.

Ces remous se greffent sur les conflits pratiquement incessants que suscite l’héritage religieux et politique du Prophète. Le principal naît à la mort du successeur d’Omar, Othman, entre Ali, cousin de Mahomet et époux de Fatima, sa fille préférée, et un clan mené par la veuve du Prophète, Aïcha. Le camp d’Ali, vainqueur de ce premier affrontement, ne tarde pas à se diviser et Ali, affaibli, est assassiné en 661. Mu’awiya, qui lui succède au califat, est un membre de l’aristocratie mecquoise tardivement convertie à l’islam et le fondateur de la première dynastie arabe, celle des Omeyyades.

La fracture ouverte par l’élimination d’Ali, approfondie par la mort de son fils Hussein en 680 dans un combat inégal à Kerbala, ne se refermera jamais. Son parti, la shi’a d’Ali, servira de pôle d’attraction pour tous ceux qui, au cours des siècles, se retrouveront en position de minorité ou d’hétérodoxie face à l’islam sunnite et donnera naissance aux différentes composantes du chiisme. Sa famille compte en outre, avec des convertis et des factions rebelles de l’armée, parmi les supporters de la révolte qui, en 750, chasse la dynastie omeyyade du pouvoir pour y installer celle des Abbassides.

Comme les Omeyyades, les Abbassides revendiquent une ascendance mecquoise – celle d’un oncle du Prophète, Al-Abbas. Mais leur accession au pouvoir califal marque un tournant, vite concrétisé par le transfert de la capitale de Damas à Bagdad. De la première ville, les Omeyyades regardaient vers Byzance dont l’architecture a partiellement inspiré leurs premiers monuments – le Dôme du Rocher et la Grande Mosquée de Damas, les châteaux dont ils ont parsemé le désert de Syrie. Propulsés au pouvoir par une révolte fomentée dans le Khorassan, les Abbassides se tournent vers l’Orient persan, dont le modèle administratif et la langue s’imposent progressivement dans un empire florissant mais de moins en moins arabe.