Proche-Orient

Quand Lionel Messi refuse d’aller à Jérusalem

Sur le chemin du Mondial, l’équipe d’Argentine devait jouer un match amical en Israël. D’abord prévue à Haïfa, la rencontre devait finalement se tenir à Jérusalem. Les Argentins ne s'y rendront pas

Un tel sondage n’existe pas. Mais s’il fallait évaluer les lieux où l’équipe de football du Barça et son étoile Lionel Messi sont les plus populaires au monde, le Proche-Orient viendrait peut-être en tête de liste. Messi et son équipe s’y étaient déjà rendus, en 2013, à l’occasion d’un Peace Tour qui les avaient amenés, côté israélien et palestinien, dans des écoles et des cliniques de Jérusalem et de Bethléem. A Jérusalem, Messi devait se rendre une fois de plus à la fin de cette semaine, sur le chemin de la Russie pour le Mondial 2018, cette fois avec ses coéquipiers argentins. Mais la rencontre amicale prévue samedi contre l’équipe d’Israël a tourné à l’aigre, puis elle a été «suspendue» (comprenez: annulée) mardi soir, avant de se transformer rapidement en une épique affaire d’Etat.

Un refus argentin

C’est à Barcelone que s’est préparée l’équipe nationale d’Argentine. Et c’est là qu’elle a été apostrophée mardi matin par une trentaine de militants palestiniens qui brandissaient des drapeaux palestiniens et des maillots aux couleurs argentines maculés de sang. «Messi n’y va pas», demandait l’un. «Ne blanchissez pas l’image d’Israël», enchaînait l’autre. Selon les comptes rendus des journalistes argentins sur place, une interpellation adressée à Messi a fait mouche: «Ecoute ce que disait Maradona: il ne faut pas salir le ballon!»

Cette injonction, renvoyant la star argentine à son seul compatriote comparable, a-t-elle infléchi Messi et, par ricochet, l’ensemble de son équipe? A ce moment-là, la messe était dite, veulent croire les chroniqueurs, même s’il a fallu encore s’évertuer à trouver ensuite d’autres justifications, abondamment relayées par les responsables argentins, liées principalement à la «sécurité des joueurs».

Ce refus a été immédiatement ressenti en Israël comme un triomphe sans précédent du mouvement qui prône le boycott d’Israël au motif que cet Etat occupe la Palestine. Durant la nuit, le premier ministre israélien aurait eu deux fois au téléphone le président argentin, Mauricio Macri, pour qu’il tente de faire changer d’avis les joueurs. En mars, l’Israélien avait déjà invité Macri à venir assister au match à Jérusalem, «notre capitale éternelle».

A l’origine, cette rencontre devait se tenir à Haïfa. Alors que la question du statut de Jérusalem a de nouveau été portée à ébullition par la décision de Donald Trump d’y transférer l’ambassade américaine, Netanyahou n’était pas le seul responsable politique à faire de la venue de Messi une affaire politique. La ministre de la Culture et des Sports, Miri Regev, était ainsi la cible de très fortes critiques mercredi, suscitant même des demandes d’une enquête de police à son encontre de la part du chef de l’opposition Avi Gabbay. En effet, Miri Regev est allée jusqu’à puiser 2,7 millions de shekels (environ 750 000 francs suisses) dans les fonds du Ministère de la culture pour obtenir le déplacement de la rencontre et pour faire ainsi venir la star argentine dans le stade Teddy de Jérusalem. Le contrat aurait prévu des séances de photos des joueurs argentins avec la ministre, ainsi que devant le mur des Lamentations. Autant d’activités censées trouver leur place dans le cadre du 70e anniversaire de l’Etat d’Israël.

Une atmosphère électrique

Le stade Teddy abrite notamment l’équipe du Beitar de Jérusalem, dont les partisans les plus fervents sont connus pour leurs positions extrémistes et racistes, et passent pour des faiseurs de rois en Israël. Il y a peu, des vidéos montraient la ministre euphorique au milieu des fans du Beitar, qui scandaient à tue-tête des chants appelant à brûler les villages des Palestiniens. Sur les 30 000 places que compte le stade, quelque 10 000 auraient été réservées à des amis politiques de la droite israélienne. «Il s’agit de notre pays, de nos impôts, de notre honneur et non de la campagne politique de Regev», s’emportait mercredi Avi Gabbay.

A la tête du Ministère de la culture, Miri Regev s’emploie à mettre à l’index les artistes qui, à ses yeux, ne défendent pas les «valeurs juives». Lors du dernier Festival de Cannes, elle est apparue sur le tapis rouge parée d’une robe où était imprimé un panorama de la ville de Jérusalem, y compris de sa partie arabe, annexée par Israël.

Les commentateurs israéliens insistaient mercredi sur le précédent «très dangereux» que représente à leurs yeux cette victoire des partisans d’un boycott d’Israël (un «tsunami», disait Avi Gabbay). Jusqu’ici, même s’il est combattu avec la dernière énergie par les autorités israéliennes, le mouvement BDS (pour boycott, désinvestissement et sanctions) n’a connu que quelques petits succès, avec l’annulation de certains concerts ou de remises de prix. «C’est une reddition devant le terrorisme», jugeait le bras droit de la ministre, Yossi Sharabi.

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