Faut-il y croire? Selon une déclaration transmise au général John de Chastelain, président de la commission internationale chargée du désarmement des groupes paramilitaires, l'Armée républicaine irlandaise (IRA) aurait fait des propositions concrètes pour neutraliser son volumineux arsenal issu de quelque trente années de lutte anti-britannique. Presque aussi mystérieux que ses interlocuteurs (avec lesquels il ne communique que via des intermédiaires), le général canadien a estimé lundi que ces propositions «sont un nouveau point de départ qui mènera à une neutralisation complète et vérifiable des armes de l'IRA».

Trop beau pour y croire? Le microcosme politique nord-irlandais, peu enclin au compromis, a réagi avec son habituel folklore partisan. Gerry Adams, président du Sinn Féin (branche civile de l'IRA, même s'il ne le reconnaît pas officiellement), parle de «formidable percée historique» alors que David Trimble, leader unioniste, se contente de souligner – du bout des lèvres – «un élément de progrès supplémentaire». Enfin, John Reid, le ministre britannique chargé de l'Irlande du Nord, fait la synthèse en estimant qu'il s'agit «d'un pas en avant important».

Le secret qui règne autour de la méthode suggérée par l'IRA risque pourtant de ne guère faire avancer le processus à l'approche d'une échéance risquée: après la démission de David Trimble du poste de premier ministre, le 1er juillet, pour protester contre l'absence de désarmement, Londres doit décider de l'éventuel retour de la province sous son contrôle direct. A moins que John Reid préfère opter pour la convocation de nouvelles élections à l'Assemblée provinciale, mais cette solution irait largement à l'encontre d'un processus de paix déjà bien malmené depuis les fameux «accords du Vendredi-Saint» le 10 avril 1998 à Belfast. Or après les dernières (et «ultimes») propositions des gouvernements de Londres et Dublin, la semaine dernière, les dirigeants de l'IRA n'avaient pas d'autre choix que de faire un geste.

Si l'échec du processus de paix aboutissait à un retour à la gestion britannique, ce serait une sérieuse perte de face pour les républicains dont une majorité – dont les actuels dirigeants du Sinn Féin, Gerry Adams et Martin McGuinness – avait accepté de signer les accords de 1998. Mais dans le jeu politique de l'Irlande du Nord, on fait rarement un pas en avant sans en faire deux en arrière. Aucun expert sérieux n'estime crédible un désarmement complet de l'incroyable arsenal constitué par l'IRA avec l'aide de fonds américains (parfois versés par d'innocents membres de la diaspora irlandaise aux Etats-Unis), ou fourni par des sources aussi variées que l'ETA basque ou la Libye. Tout simplement parce que «déposer les armes» reviendrait à céder, après des décennies de lutte sans merci contre la tutelle de Londres et la domination (de moins en moins réaliste du fait de la démographie au sein de la communauté républicaine) des unionistes protestants…

Alerte à la bombe à Londres

Le député Jeffrey Donaldson, grand rival de David Trimble au sein du principal parti unioniste, a beau jeu de lancer que «peu importent les déclarations de l'IRA, ce qui compte c'est leur mise en œuvre immédiate et réelle». Car il faut analyser l'offre de l'IRA dans un contexte beaucoup plus large: vendredi, comme chaque été depuis 1998, une faction prétendument dissidente du mouvement républicain – l'IRA véritable – a fait exploser une bombe en plein centre de Londres, dans le quartier d'Ealing Broadway, faisant sept blessés. Hier, un quartier du centre de Londres a été bouclé et évacué en fin d'après-midi en raison d'une alerte à la bombe reçue par téléphone. Six autres attentats ont eu lieu à Londres cette année, confirmant la persistance d'une opposition sérieuse aux accords d'avril 1998, prête à tout pour se faire entendre.

De son côté, le Sinn Féin joue le long terme et place la barre très haut dans ses négociations avec les unionistes, mais aussi avec les gouvernements de Tony Blair et de Bertie Ahern, son homologue irlandais. Or ce dernier – à la tête d'une coalition de partis qui lui sont plus ou moins favorables – va devoir convoquer des élections générales en république d'Irlande d'ici au printemps. Cette éventualité n'a pas échappé à Gerry Adams qui, outre son rôle déterminant dans l'avenir de l'Irlande du Nord, se verrait bien jouer les faiseurs de rois au Dail, le parlement irlandais. A Dublin, le Sinn Féin a en effet pignon sur rue et ne cache pas son ambition politique, à l'échelle de l'Irlande tout entière.