L’Irak est lundi dans l’attente des résultats des législatives anticipées qui ont été marquées par l’abstention historique d’électeurs exaspérés par une corruption endémique, des services publics aux abonnés absents et un système qu’ils jugent incapable d’améliorer leurs conditions de vie.

Dans la nuit, à Bagdad ou encore à Nassiriya dans le sud chiite, des candidats ont célébré par avance leur victoire à grand renfort de feux d’artifices, même si les résultats officiels du scrutin de dimanche doivent être annoncés plus tard par la commission électorale.

Donné favori pour les législatives en Irak, le courant de l’influent leader chiite Moqtada al-Sadr s’est ainsi revendiqué, lundi, première force au Parlement avec 73 sièges sur les 329 que compte la chambre, a annoncé à l’AFP un membre du parti. Un responsable de la commission électorale irakienne, s’exprimant sous couvert de l’anonymat, a confirmé à l’AFP que le courant sadriste était effectivement «en tête», selon des résultats préliminaires.

En cas de victoire avérée, le courant sadriste devra encore composer avec les grands rivaux pro-Iran du Hachd al-Chaabi, entrés au parlement pour la première fois en 2018 en surfant sur la victoire contre le groupe djihadiste Etat islamique (EI).

Abstention record

Quelque 25 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour choisir parmi plus de 3200 candidats. La commission électorale a annoncé un taux de participation «préliminaire» de 41%, se basant sur les résultats dans 94% des bureaux de vote.

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Une abstention record pour ces législatives, les cinquièmes depuis 2003 et le renversement du dictateur Saddam Hussein dans le sillage de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines.

Dans la capitale Bagdad, le taux a évolué entre 31% pour Roussafa, le district situé sur la rive orientale du Tigre, et 34% pour Karkh, sur la rive occidentale du fleuve. Dans des bureaux de vote visités par l’AFP, l’affluence est restée très limitée, les électeurs, souvent âgés, n’arrivant qu’au compte-gouttes. En 2018, la participation s’est établie à 44,52%. A l’époque les opposants, mais aussi des experts, avaient estimé ces chiffres officiels gonflés.

Ras-le-bol populaire

Les élections de dimanche étaient initialement prévues en 2022. Promises par le premier ministre Moustafa al-Kazimi, arrivé au pouvoir en mai 2020, elles ont été avancées pour calmer la contestation née en octobre 2019, expression d’un immense ras-le-bol populaire contre une corruption tentaculaire et une économie en panne dans un pays riche en pétrole.

Réprimé dans le sang - au moins 600 morts et 30 000 blessés –, le mouvement s’est essoufflé après quelques mois. Des dizaines de militants ont été victimes d’enlèvements et d’assassinats. Les protestataires pointent du doigt les factions armées fidèles à l’Iran, au rôle incontournable en Irak, et regroupées au sein du Hachd al-Chaabi.

«Fruits du soulèvement»

«L’Irak récolte les fruits du soulèvement d’octobre» 2019, titrait lundi le quotidien laïc Al-Mada, tandis que le journal gouvernemental Al-Sabah évoquait «un nouvel électorat avec de nouvelles ambitions». Lundi matin, Kerar Haider, cantonnier de 26 ans, s’affairait à retirer les affiches électorales qui ornaient les rues du quartier de Kerrada, à Bagdad. Il n’a pas voté «car ça ne sert à rien».

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«Les mêmes visages reviennent et ne changent pas. Mon salaire ne dépasse pas les 260 000 dinars (environ 175 euros par mois)», se lamente-t-il. Outre la faiblesse des salaires, les Irakiens se plaignent des pénuries d’électricité, que l’Irak, pourtant riche en pétrole, doit importer en partie d’Iran, mais aussi de la corruption qui gangrène les rouages de l’Etat.

Gouvernement fragilisé

«La faible participation était à prévoir», explique le politologue Sajad Jiyad. «Les gens ne sont pas convaincus que les élections entraîneront un changement et une amélioration des performances du gouvernement ou des prestations des services publics». «Ce n’est pas seulement la légitimité du prochain premier ministre qui sera remise en cause. Mais aussi la légitimité du gouvernement, de l’Etat et du système entier», ajoute-t-il.

Selon des experts, les grands blocs traditionnels devraient préserver leur représentation dans un parlement fragmenté, où l’absence d’une majorité claire devra obliger à négocier des alliances. Le turbulent mais influent clerc chiite Moqtada al-Sadr s’est félicité du «succès» du processus électoral.

Moustafa al-Kazimi n’est, lui, officiellement pas candidat à sa succession mais il continue de mettre en avant sa politique: il a annoncé lundi l’arrestation de Sami Jasim al-Jaburi, un haut responsable de l’EI recherché par les Etats-Unis.

Si la scène politique reste polarisée sur les mêmes dossiers sensibles – que ce soit la présence des troupes américaines ou l’influence du grand voisin iranien - les partis entameront de longues tractations pour s’accorder sur un nouveau premier ministre, poste qui revient traditionnellement à un musulman chiite.