Jeudi dernier, à Downing Street, Tony Blair donnait sa dernière conférence de presse mensuelle avant la pause estivale. Une nouvelle fois harcelé de questions sur le lien entre la guerre en Irak et les attentats de Londres, le premier ministre britannique s'est lancé dans une diatribe contre toute forme de justification du terrorisme, mais a fini par concéder, grande première, que le ressentiment né de l'engagement britannique dans le conflit irakien pouvait avoir alimenté la dérive des kamikazes. Alors, Irak ou pas Irak? La question est sur toutes les lèvres en Grande-Bretagne. Un consensus se dégage: le conflit a sans doute un rôle de carburant, et certainement de prétexte à l'instrumentalisation de jeunes musulmans aux parcours chaotiques. Mais ce n'est pas la cause première, déterminante.

Colère combinée

«La guerre en Irak était un gigantesque pari, explique Shane Brighton, qui dirige la cellule «Sécurité intérieure et résilience» au Royal United Services Institute (RUSI), un organisme d'analyse stratégique basé à Londres. La chute de Saddam Hussein devait permettre d'introduire rapidement la démocratie au Moyen-Orient par effet de domino, et ainsi de marquer le plus grand but stratégique de la lutte contre la terreur. Ce pari a échoué, et aujourd'hui, le gouvernement est obligé, même s'il pense toujours que son pari était justifié, d'admettre que la guerre en Irak lui a aliéné une partie de la population et peut même provoquer des risques terroristes qu'il dit assumer.» Un désormais fameux rapport d'un autre groupe de réflexion londonien, le Royal Institute of International Affairs (communément appelé Chatham House), fait un lien direct entre l'Irak et le terrorisme qui a frappé la capitale britannique le 7 juillet, à tel point que de nombreux autres experts ont vertement critiqué les «arguments très minces» de l'éminent institut.

Ecrivain d'origine pakistanaise, «musulman sceptique» (LT du 2.08.05), Ziauddin Sardar met en garde: «La cause de cette violence ne se réduit pas à une seule origine. Mais l'Irak en est un puissant contributeur, parce qu'il alimente la rage de certains jeunes musulmans, qui vient s'ajouter au type d'islam qui leur est enseigné. Tous ces événements (Irak, Palestine, Tchétchénie…) exacerbent une colère combinée, voire suscitée, par des esprits fermés, nourris d'une interprétation littérale du Coran à laquelle le succès du wahabbisme a largement contribué.» Pour l'écrivain londonien, l'encouragement (par l'Occident!) d'un certain islamisme à travers le djihad afghan contre les Soviétiques, vénérant le suicide sacrificiel, essaime encore ses fruits vénéneux: «Une fois le succès achevé là-bas, cet état d'esprit, cette rage s'est dirigée ailleurs, et continue de se choisir d'autres cibles.»

Le jeune journaliste d'origine pakistanaise Shiv Malik étaye cette explication: «Pour ceux qui manipulent les jeunes musulmans désorientés qui forment, littéralement, leur chair à canon, l'Irak est une aubaine, parce qu'il a rendu plus cohérent un discours axé sur le meurtre des non-croyants. Mais leur but dépasse l'Irak, et même toute autre cause «locale». Ils visent la suprématie de leur version de l'islam sur le monde.»

Jeune élu au parlement britannique, un des quatre députés musulmans de la Chambre des Communes, Shahid Malik (sans parenté avec le journaliste précité) vient de la circonscription de Dewsbury, cette ville du West Yorkshire d'où venait l'un des quatre kamikazes du 7 juillet. S'il condamne sans appel toute forme de violence politique, il rappelle néanmoins ce qui motive ces jeunes gens: «Le sentiment d'isolement, de désaffection, la colère politique à ce qu'ils perçoivent comme deux poids, deux mesures dans l'attitude de l'Occident envers les zones de conflit musulmanes, que ce soit la Palestine, le Cachemire, l'Afghanistan, l'Irak ou la Tchétchénie, et la haine propagée par des extrémistes de droite britanniques.»

«Manipulation»

Shiv Malik tempère: selon lui, la violence est inhérente à une certaine conception de la religion, importée des zones d'origine des immigrants. «Il est bon de contester la notion d'umma (ndlr: la nation, la communauté musulmane), en demandant à ceux qui s'y réfugient pour justifier les kamikazes ce qu'ils pensent des conflits entre sunnites et chiites, qui font 30 morts par mois au Pakistan. Idem avec les tortures qu'ont fait subir les talibans à d'autres musulmans. L'Occident, la colonisation n'ont rien à voir avec cela. La manipulation de cette notion aboutit à ce que des jeunes Britanniques musulmans s'identifient davantage avec les victimes musulmanes de la guerre d'Irak qu'avec les morts musulmans du métro de Londres…»

Directeur du département d'analyse militaire à l'International Institute for Strategic Studies (IISS), Christopher Langton rappelle que le sentiment anti-guerre en Irak n'était pas une exclusive de la population musulmane, mais qu'il était largement partagé par, grosso modo, la moitié de la population britannique. Il voit dans l'absence de perspectives et, a contrario, l'illusion du sacrifice au nom de l'islam, une motivation de jeunes désorientés, désireux «d'accomplir quelque chose d'important dans leur vie».

Son collègue Tim Garden, ancien membre de l'état-major de l'armée britannique, spécialiste reconnu des questions de stratégie et de sécurité, remarque d'abord que les hommes impliqués dans les attentats de juillet avaient un passé violent et criminel avant d'être fanatiques. Il soutient une thèse plus globale: premièrement, la guerre en Irak a dévié l'attention politique de la guerre contre Al-Qaida vers un objectif différent. Le déroulement des événements a non seulement accentué le sentiment anti-Occident, en aggravant son image impérialiste et en offrant un soutien aux extrémistes, il a surtout détérioré la sécurité globale à long terme: «La disponibilité d'un arsenal varié d'armes, combinée avec la propagation de pratiques combattantes, d'hommes formés à la guérilla, est la conséquence la plus inquiétante du chaos irakien.»