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Aya Abdullah, jeune réfugiée à Genève
© Mark Henley/ Panos Pictures

Migration

De l’Irak à Davos, l’incroyable parcours d’une jeune réfugiée

Sa famille a été rejetée par les Etats-Unis, la voilà en Suisse. Déterminée, Aya Mohammed Abdullah est devenue une icône pour les jeunes réfugiés. Elle est invitée à s’exprimer au WEF de Davos aux côtés de l’actrice américaine Cate Blanchett

C’est une jeune femme déterminée, qui dégage une incroyable énergie, avec laquelle nous bavardons par Skype. Une jeune femme resplendissante, dont le sourire masque les drames du passé. «Ma vie en Suisse? Ces quatre derniers mois ont été intenses, ils ont changé ma vie!»

Lire aussi: Aya, rejetée par les Etats-Unis, accueillie en Suisse

Aya Mohammed Abdullah est Irakienne. Elle vit un rêve éveillé à Genève, après être passée par la case cauchemars. Sa famille a d’abord fui vers la Syrie en 2009. Puis, quand la guerre a éclaté en 2011, elle a été contrainte de prendre à nouveau le chemin de l’exil, cette fois vers la Turquie. Aya n’a alors que 14 ans. Son père, qui faisait l’objet de menaces, a entre-temps disparu. Soutenue par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la famille privée de figure paternelle obtient, en septembre 2015, une réponse positive pour partir aux Etats-Unis, où elle souhaitait démarrer une nouvelle vie. Les valises étaient prêtes. Jusqu’à ce qu’une lettre du gouvernement américain, deux mois plus tard, brise son rêve: la famille Abdullah apprend qu’elle n’y est plus la bienvenue.

Un destin façonné grâce aux réseaux sociaux

Aujourd’hui, Aya, 22 ans, son frère de 20 ans, ses deux petites sœurs de 12 et 13 ans et ses parents vivent à Genève. Oui, «ses parents». Car le père a été retrouvé. Il s’était discrètement réfugié en Suisse il y a deux ans et demi, et la famille a enfin pu être réunie par un formidable coup du destin. «Toute l’histoire d’Aya est incroyable», souligne Barbara*, une habitante de Genève qui s’est prise d’affection pour la jeune réfugiée mais préfère rester anonyme. «Elle est étroitement liée aux réseaux sociaux. Son histoire a été publiée le 13 décembre 2015 sur le blog à succès du photographe new-yorkais Brandon Stanton, Humans of New York. Quelqu’un la voit, en parle au père d’Aya et c’est là que ce dernier remarque qu’il s’agit de sa fille! Il laisse un message sur Facebook, où le compte de Brandon Stanton est suivi par 18 millions de fans. Par chance, Brandon le repère parmi les centaines de commentaires reçus. Il le relaie aux avocates qui ont défendu le dossier d’Aya face au gouvernement américain. Et c’est comme ça, une fois que l’identité du père a été vérifiée, que la famille s’est retrouvée et que le HCR a obtenu qu’elle soit accueillie en Suisse!»

Aya doit beaucoup à Brandon Stanton. Elle l’a rencontré en Turquie, à Gaziantep, quand elle travaillait comme interprète pour différentes ONG s’occupant de réfugiés. Elle l’a aidé à en rencontrer pour son nouveau projet, celui consistant à raconter non plus seulement le destin de New-Yorkais, mais ceux d’exilés. Jusqu’à ce qu’il décide de s’intéresser à son propre parcours. Grâce à lui, l’histoire d’Aya a été médiatisée aux Etats-Unis. La jeune Irakienne est même apparue dans l’émission GPS de Fareed Zakaria, sur CNN, via Skype, avec un hijab sur la tête. Un immense élan de solidarité s’était créé autour d’elle. Brandon Stanton, qui n’a pas caché son émotion à la télévision, a lancé une pétition sur Change.org pour que les Etats-Unis reviennent en arrière et accueillent Aya et sa famille. En vain. La pétition avait rapidement rassemblé un million de signatures.

Une «deuxième maman»

Sur le blog, Aya décrivait ses années en Turquie comme les plus difficiles de sa vie. Nouvelle vie, nouvelle langue, nouvelles règles, nouveaux coups durs, il fallait tout reprendre à zéro. Rebelote lors de son arrivée en Suisse. «Les deux premiers mois ont été difficiles. Nous étions d’abord hébergés dans le centre pour réfugiés de Perreux, à Neuchâtel. Il fallait de nouveau s’habituer à une nouvelle culture, prendre des repères, comprendre le système. On ne faisait rien à part manger et dormir. J’étais déçue, un peu déprimée. On ne pouvait même pas recevoir de chocolat dans le centre! Aujourd’hui, la situation est meilleure: nous partageons une maison à Genève avec une famille de réfugiés kurdes. Ils sont aussi six. Mais la cohabitation n’est pas toujours évidente.»

Mon rêve? Finir mes études et continuer à travailler en faveur des réfugiés

Puis les yeux d’Aya se mettent à briller lorsqu’elle évoque sa rencontre avec Barbara: «C’est ma béquille, ma deuxième maman! Les avocates américaines qui se sont occupées de mon dossier m’ont un jour contactée en disant qu’une femme en Suisse souhaitait m’aider. J’ai accepté de la voir. Elle est d’un grand soutien psychologique! Elle m’aide à m’intégrer en Suisse, à comprendre par exemple où on peut faire les achats les moins chers.» Modeste, Barbara rectifie: «Je n’ai pas fait grand-chose. Le panel du HCR, Davos, c’est Aya elle-même qui a réussi tout ça, grâce à sa force et à son charisme.»

Panel du HCR? Arrivée en Suisse en septembre, Aya est officiellement devenue «déléguée pour la jeunesse» pour le HCR en novembre, grâce à son travail avec les réfugiés en Turquie et à l’intervention d’un contact connu sur place. Elle a eu l’occasion de s’entretenir avec le haut-commissaire Filippo Grandi, touché par son parcours et sa force de caractère, et a tenu un discours, remarqué, lors d'une conférence organisée par le HCR. C’était le 12 décembre dernier à Genève. «J’avais déjà été invitée par le HCR en 2016, quand je vivais en Turquie, mais je ne pouvais pas me déplacer en raison des restrictions de voyage liées à mon statut de réfugiée. Voilà que j’ai pu y participer, en étant domiciliée à Genève. C’est incroyable, non?» commente la coquette Aya, décidément bien bavarde. Des délégués suisses l’ont approchée, sentant le potentiel en elle pour faciliter l’intégration de réfugiés. Normal: elle a pour ambition de devenir la voix des sans-voix.

L’invitation à Davos

Mais il y a plus fort. Aya a été invitée au Forum économique mondial de Davos. Le 22 janvier, elle s’exprimera avec la star hollywoodienne Cate Blanchett devant un parterre de banquiers, politiciens et hommes d’affaires, sur ce qu’est une vie de jeune réfugiée. Ce sera dans le cadre de la 24e cérémonie des Crystal Awards, qui récompense cette année trois artistes, Cate Blanchett, Elton John et l’acteur de Bollywood Shah Rukh Kahn, pour leur engagement. Cate Blanchett est depuis mai 2016 ambassadrice de bonne volonté du HCR. «J’adore Cate Blanchett! Nous allons faire un Facebook live, je me réjouis vraiment de ce moment», commente Aya, sans parvenir à masquer son impatience de rencontrer l’actrice. Aya parle un plutôt bon anglais. Elle l’a appris en Irak, avec des soldats américains. Mais aussi en s’abreuvant de films hollywoodiens. On comprend mieux pourquoi, se laissant emporter par son propre enthousiasme, elle répète régulièrement: «Oh my God!»

Tout va très vite pour l’Irakienne, pilier de sa famille. Si elle n’était pas dotée d’une grande maturité, il y aurait de quoi perdre la tête. Elle n’a pas été acceptée par l’Université de Genève, qui dispose pourtant d’un programme «Horizon académique» pour les réfugiés: elle s’est plus ou moins fait signifier qu’elle pourrait retenter le coup dans deux ans, quand elle maîtrisera bien le français et aura repassé son bac. Frustration et désespoir pour la jeune femme avide de connaissances. Mais la bonne nouvelle est tombée cette semaine: elle a été acceptée par la Webster University. «C’est fou! Tout s’est fait en quelques jours. Je n’en reviens toujours pas», clame Aya, le sourire comme greffé sur le visage. Elle intégrera l’université lundi, pour y suivre des cours de relations internationales. «Mon rêve? Finir mes études et continuer à travailler en faveur des réfugiés.» Plus qu’un rêve, c’est un projet qu’elle a déjà bien entamé.

Quelques jours avant Davos, une autre belle nouvelle attend Aya. Le 17 janvier, elle retrouvera George. Son chien. Elle avait dû le laisser en Turquie, chez des Américains, car il n’avait pas les papiers nécessaires pour être accepté en Suisse.

La famille ayant bénéficié d’un programme de réinstallation du HCR, tous ses membres sont aujourd’hui déjà titulaires d’un permis B de réfugié. Aya peut désormais envisager un avenir plus serein. Même si certains souvenirs, comme le bombardement qui a déchiqueté sa meilleure amie, Miriam, sous ses yeux, la marqueront à jamais.

* Nom connu de la rédaction.

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