Irak

L’Irak sous le joug de la sécheresse

Tout juste libéré de l’Etat islamique, l’Irak est frappée par une sécheresse historique. Cette pénurie d’eau douce ravive les tensions avec la Turquie, et son gigantesque barrage controversé sur le Tigre. Reportage dans le sud du pays

Près de la frontière iranienne, des centaines de kilomètres de terres agricoles s’étendent à perte de vue. Un vent chaud balaie les sols arides du district d’Al-Musharah et fait gonfler, telle la voile d’un mât, la dishdasha blanche de Jabaar Matar, modeste irakien fermier de 42 ans. Voilà trois générations que sa famille cultive le riz, mais l’homme s’est résolu à stopper sa production il y a quelques années. Il écrase sous sa sandale une petite plante grasse, présente d’ordinaire en bordure de plage ou dans les marécages d’eau saumâtre. «Tu vois ça? On l’appelle Gog Allah ici. Cela veut dire «plante de Dieu». Pourquoi? Parce que personne ne sait comment elle pousse.»

La pire crise hydraulique depuis 1931

Partout ici, l’eau semble avoir disparu. Les rayons de soleil réfléchissent sur les petits cristaux de sel incrustés dans le sol de l’ancienne exploitation de Jabaar. «Le futur s’annonce mauvais pour ma famille. J’ai trois enfants et ils ne reprendront pas la ferme. Le riz devient trop coûteux à produire. Après ma mort, cette ferme disparaîtra.» L’eau de la petite rivière voisine qui irrigue six villages est en effet trop chère à pomper. Le sol toujours plus salé est dur à labourer.

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Cet été, l’Irak est confronté à sa pire crise hydraulique depuis 1931. Les entrées en eau ne sont plus suffisantes pour assurer les besoins quotidiens des habitants. Les débits du Tigre et de l’Euphrate, les deux fleuves qui irriguent le pays, ont diminué de 30 à 50% en trente ans. L’Irak aurait besoin, selon le Ministère des ressources hydrauliques, de 50 milliards de m3 d’eau par an pour satisfaire ses besoins agricoles, domestiques et industriels, contre 30 milliards aujourd’hui. Pour ne rien arranger, la Turquie a commencé début juin à remplir son nouveau barrage d’Ilisu sur le Haut-Tigre. L’eau qui coule en aval est également polluée par l’agriculture intensive. Nitrates, potasses, chlorates et pesticides contribuent à l’infertilité des sols irakiens et à leur salinisation croissante.

En aval, les villages fantômes

A Al-Musharah, le maire du district reçoit dans son modeste hôtel de ville. Des hirondelles en quête de fraîcheur piaillent dans le hall d’entrée. Un policier en treillis militaire bleu est assis, kalachnikov à la main, écrasé de fatigue sous la chaleur. Munir al-Saadi se réfugie dans son bureau climatisé. Il s’assoit, joint les mains, et lance: «Je ne peux absolument rien faire. Nos villages se vident petit à petit à cause du sel et du manque d’eau. Avant, ici, tout était vert, mais la vie a disparu. Il y a trente ans, le district d’Al-Musharah contrôlait 60 villages. Aujourd’hui, je n’en administre plus que 26.»

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L’exode rural a abîmé les paysages autrefois bucoliques. Les bulldozers ont retourné les habitations désertées par les paysans partis chercher meilleure fortune en ville. Sur les 2000 fermiers du district, 700 seraient encore selon le maire, des exploitants de riz. «Mais, pour la grande majorité, ils ne travaillent plus. Ils vendent des animaux, ou s’appauvrissent.»

Tous n’ont pourtant pas renoncé. Malgré l’injonction prononcée par le gouvernement de Bagdad de cesser toute riziculture, trop gourmande en eau, certains paysans ont décidé de désobéir. «A ceux qui continuent de cultiver du riz, nous leur faisons trois rappels à la loi, explique le maire. Mais je ne peux pas aller plus loin que ça (faute de policiers).»

«La saison dernière, il n’a plu que deux fois seulement»

Jabar Atram, 68 ans, est l’un de ces agriculteurs renégats. Son exploitation est située à proximité de la rivière Al-Marsharh. Un pipeline en aspire l’eau, puis la rejette dans un bassin relié à ses rizières. L’homme produit chaque année 4 tonnes de timen (riz en dialecte arabe irakien). Une tonne servira pour nourrir ses dix enfants. «Avec ça, je ne gagne que 100 000 dinars (83 francs) par mois, en plus de mes 300 000 dinars de retraite.»

Inondées de mai à octobre, ses rizicultures souffrent pourtant elles aussi du manque de précipitations. «La saison dernière, il n’a plu que deux fois seulement», peste-t-il. La guerre contre l’Iran dans les années 80, les conflits contre le Koweït et l’insurrection chiite, au début des années 90, ont appauvri ces campagnes et contribué à une première vague de désertification.

Jabar et ses yeux plissés par les rides observent avec inquiétude l’étendue bleue du ciel. Les nuages ont abandonné Al-Musharah et ses agriculteurs. De plusieurs coups de pelle, il ouvre de petites réserves d’eau bloquées par des amas de terre. Son petit-fils se jette torse nu dans les bassins chauds, où flottent à la surface quelques plants de riz. De petits alevins de la rivière, aspirés par le pipeline, zigzaguent à mesure que Jabar progresse dans la vase de sa rizière. «Il y a vingt ans, je n’avais pas besoin de pompes, la rivière débordait dans les cultures. Vous savez, j’ai besoin de faire vivre ma famille. Je fais ça depuis que je suis enfant. Que pourrais-je faire d’autre?» 

En amont, le barrage turc de la discorde

A Bagdad, le ministre des Ressources hydrauliques, Hassan al-Janabi, a convoqué la presse pour évoquer la situation. Les dizaines de journalistes se bousculent en salle de conférences. Sur les réseaux sociaux circulent des vidéos montrant la traversée à pied du Tigre par des Irakiens. Des pans entiers de la rivière qui pénètre dans la capitale sont à sec. Le nom barrage d’Ilisu est sur toutes les lèvres.

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D’un ton autoritaire, le ministre rappelle que l’Irak ne manquera pas d’eau cette année en dépit de la crise que traverse le pays. En privé, dans son bureau, Al-Janabi semble cependant plus résigné. «llisu est le plus grand barrage de Turquie construit sur le Tigre. C’est une structure très controversée. Son existence causera un déclin supplémentaire de nos ressources en eau. Nous n’avons pas encore d’accord sur le long terme avec la Turquie concernant un partage plus équitable.»

Les budgets sont allés en priorité à la lutte contre le terrorisme. Cela a entraîné une grande dégradation de nos infrastructures.

Depuis 1991, la part de l’agriculture dans l’emploi irakien est passée de 43 à 26% en 2017, selon la Banque mondiale. «A cause des guerres, sous Saddam, puis avec l’invasion américaine en 2003 et la guerre en 2006, et enfin avec Daech, tous les secteurs de notre économie ont été endommagés. Les budgets sont allés en priorité à la lutte contre le terrorisme. Cela a entraîné une grande dégradation de nos infrastructures. Les zones rurales se sont donc très fortement appauvries», analyse le ministre.

Le riz, mets principal de la nourriture irakienne, est une source financière importante pour le sud de l’Irak. Le pays en produit 100 000 tonnes par an. La récente interdiction du Ministère des ressources hydrauliques va représenter un manque à gagner de 40 millions de dollars. Hamid al-Naef, porte-parole du Ministère de l’agriculture, affirme que pour compenser les «pertes financières considérables», certains agriculteurs vont être «contraints d'abandonner l’agriculture ou de migrer vers la ville». Un nouveau facteur de tension: dans certaines cités méridionales, le taux de chômage atteint déjà 25%. Les bidonvilles poussent comme des champignons aux périphéries des grandes cités, où s’amassent les réfugiés de guerre et réfugiés de la sécheresse. 

L’eau, le nouveau pétrole

Alain Gachet, physicien français spécialisé en géologie et auteur de plusieurs études en Irak, ne croit plus en l’avenir de l’eau de surface. «Ce pays va s’assécher totalement, avec les températures qui montent», analyse-t-il. En juin dernier, il a été missionné par le gouvernement pour proposer des solutions. Créateur d’un algorithme capable de détecter la présence de nappes d’eau souterraines à partir d’images radars prises par satellite, il espère un jour lancer des forages dans la province désertique d’Al-Anbar. «J’y ai découvert trois aquifères qui couvrent plusieurs milliers d’hectares. Leur épaisseur est considérable. Je dirais qu’il y a au-dessous des centaines de milliards de m3 d’eau, au minimum.»

Ces réserves d’eau colossales, alimentées par des ruissellements continus depuis 25 000 ans, pourraient être extraites par forage pétrolier. Selon Alain Gachet, cela coûterait au maximum 20 millions de dollars. «Avec cette eau, on peut commencer à créer une agriculture» et mettre fin à cette dangereuse pression hydraulique. Mais, et le physicien s’en désole, Bagdad ne semble pas vouloir agir. «Al-Anbar est une zone sunnite, et le gouvernement central est chiite. Le gouvernement n’a aucunement intérêt à développer cette partie du pays.» Avant d’ajouter: «L’eau est au final très politique en Irak, comme le pétrole.»

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