Après cinq mois de vacance du pouvoir, l'Irak s'est doté dans la nuit de mercredi à jeudi d'un gouvernement qui hérite d'une économie à genoux, de relations diplomatiques au plus bas et de la menace de nouvelles manifestations face à l'austérité désormais inévitable. Sur les 329 députés du Parlement, 255 seulement avaient fait le déplacement. Ils ont voté en faveur du nouveau premier ministre de 53 ans.

Devant des députés masqués et gantés en raison du coronavirus, Moustafa al-Kazimi, ancien chef du renseignement ayant ses entrées à Washington comme à Téhéran, a prêté serment avec quinze de ses ministres. Les portefeuilles - cruciaux et convoités par de nombreux partis politiques - des affaires étrangères et surtout du pétrole, dans le pays deuxième producteur de l'Opep, sont toutefois toujours vacants, comme cinq autres.

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Le ministère de l'Intérieur revient, lui, au général Othmane al-Ghanemi, chef d'état-major de l'armée, régulièrement vu en Syrie aux côtés des Iraniens et des Russes pour coordonner la lutte contre le groupe Etat islamique (EI). Celui des Sports et de la Jeunesse au très populaire Adnane Dirjal, ancien capitaine de l'équipe nationale de football et celui des Finances à Ali Allawi, universitaire et ancien ministre.

Assurant vouloir gérer «la transition» avant «des élections anticipées» pour lesquelles il n'a donné aucun calendrier, le nouveau chef du gouvernement s'est dit conscient «des crises qui se suivent et s'accumulent pour le pire depuis 2003», lorsque les Américains ont renversé le dictateur Saddam Hussein.

Tourner la page de pouvoir d'Adel Abdel Mahdi

Dès jeudi, le nouveau gouvernement devra s'atteler à rassurer les Irakiens entre chômage technique généralisé du fait du confinement, recettes pétrolières divisées par cinq en un an et l'idée évoquée par Bagdad d'imprimer des dinars irakiens qui fait planer les craintes d'une dévaluation massive. Mais aussi tenter de renouer avec la classe politique la plus fragmentée de l'Irak post-Saddam Hussein.

En changeant de gouvernement - pour la première fois en cours de mandat depuis que les Américains ont renversé Saddam Hussein en 2003 -, Bagdad veut tourner la page de l'année et demie de pouvoir d'Adel Abdel Mahdi. Cet indépendant de 77 ans sans base partisane ni populaire devait être l'homme du consensus et de l'apaisement propice à la reconstruction du pays ravagé de 2014 à 2017 par la guerre contre le groupe Etat islamique (EI).

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Mais son mandat sera retenu comme celui de l'exacerbation des maux latents de l'Irak: l'économie entièrement dépendante de la rente pétrolière est au plus mal, la crise de confiance entre citoyens et politiciens est totale après plus de 550 morts dans la répression de la «révolte d'octobre» et les relations diplomatiques - au beau fixe pour l'union sacrée contre l'EI - sont à retisser.

Reprendre le dialogue avec les Etats-Unis

Moustafa al-Kazimi devra ainsi reprendre langue avec des Américains, dont les troupes sous le coup d'un ordre d'expulsion du Parlement jamais mis en application et qui ont une nouvelle fois été visées par trois roquettes mercredi matin. Rendez-vous fixé pour un «dialogue stratégique» à Bagdad avec une délégation américaine en juin. Les deux parties devront alors renégocier les précieuses exemptions américaines qui permettent à l'Irak d'acheter de l'énergie iranienne en échappant aux sanctions de Washington.

D'ores et déjà, le secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo, a salué la formation et a accordé à Bagdad une nouvelle prolongation d'une dérogation lui permettant d'importer du gaz iranien. Il a ainsi annoncé que les Etats-Unis n'appliqueraient pas de sanctions contre l'Irak si elle achète de l'électricité à l'Iran pendant une période de 120 jours.

En janvier, les Etats-Unis avaient failli précipiter l'Irak dans le chaos. Répliquant à des roquettes sur ses soldats et diplomates, Washington avait assassiné le général iranien Qassem Soleimani aux portes de l'aéroport de Bagdad - avant d'essuyer quelques jours plus tard une volée de missiles balistiques iraniens qui ont fait redouter une déflagration au-delà des frontières de l'Irak.

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Adel Abdel Mahdi, impuissant, n'a pu ni éloigner les deux puissances agissantes de leur champ de bataille interposée qu'est devenu l'Irak ni enclencher les réformes nécessaires au redressement politique et économique.

La menace d'une révolte plane toujours

Car le deuxième producteur de l'Opep est toujours incapable de fournir à ses 40 millions d'habitants eau et électricité 24 heures sur 24 ni même routes et hôpitaux opérationnels à l'heure du nouveau coronavirus. Non seulement, Moustafa al-Kazimi hérite d'un pays délabré, mais aussi d'un budget 2020 toujours pas adopté et déjà divisé par trois. Avec la chute vertigineuse du pétrole, seule source en devise du pays, son gouvernement sera celui de l'austérité. De quoi refaire planer la menace d'une révolte alors que les braises de celle d'octobre couvent toujours, notamment sur la place Tahrir de Bagdad où campe encore une poignée d'irréductibles.

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Ceux-là réclament un changement total du système et de ses politiciens. Moustafa al-Kazimi leur a promis des élections anticipées mais aucun horizon ne semble se dessiner et le premier ministre sortant a lui-même mis cinq mois à quitter son poste malgré sa démission.

Un risque de «sabotage des membres de l'administration Abdel Mahdi»

A ces cohortes de manifestants, qui ont défilé pendant plusieurs mois à Bagdad et dans le sud chiite du pays, pourraient dans un avenir plus ou moins proche se mêler les minorités jusqu'ici restées à l'écart. Maintenant que Bagdad ne verse plus au Kurdistan autonome sa part du budget fédéral - plus de 400 millions de dollars par mois - pour payer ses très nombreux fonctionnaires, la grogne pourrait gagner le nord kurde, ou même l'ouest sunnite, qui se dit discriminé de longue date.

«Moustafa al-Kazimi va tenter de conserver une certaine indépendance vis-à-vis des partis politiques mais il pourrait subir le sabotage des membres de l'administration Abdel Mahdi restés en poste», prévient aussi le chercheur Renad Mansour.

Dans l'immédiat, comme le reste du monde, l'Irak doit affronter la maladie de Covid-19 - déjà 102 morts - alors qu'il tente toujours d'en finir avec les cellules de l'EI qui frappent toujours.