L'Iran ne déteste pas cette carotte. Depuis que Javier Solana l'Européen a livré à Téhéran le paquet des propositions occidentales, russes et chinoises pour sortir de l'impasse nucléaire, les dirigeants de la République islamique ont le sourire. Ali Larjani, le conseiller à la sécurité, a découvert dans l'enveloppe des choses «positives», et aussi «des ambiguïtés» dont il faudra parler. Même le président Mahmoud Ahmadinejad, l'homme qui veut effacer Israël de la carte, abandonne l'invective: une «percée» peut-être, dit-il.

La réponse plutôt positive des Iraniens à un paquet dont on ne connaît pas officiellement le contenu n'est pas étonnante: ils ont une carotte, mais il n'y a plus de bâton. La punition, au cas où Téhéran refuserait de ramener son industrie nucléaire sous un contrôle international étroit, n'était réellement voulue que par les Américains. Or, les Etats-Unis viennent de renoncer à leur politique intransigeante pour exercer un peu de ce soft power si étranger à l'administration de George Bush. Et depuis que le Washington Post a réussi à entrouvrir le paquet de Solana, on sait que la concession américaine (outre de s'engager dans la négociation) est de poids: on ne demande plus à l'Iran d'abandonner ses travaux d'enrichissement de l'uranium, qui peut conduire à la capacité militaire; une suspension pourrait faire l'affaire, le temps de trouver par la discussion un nouveau cadre pour les inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique; ensuite, les Iraniens pourraient reprendre un programme d'enrichissement limité et inframilitaire.

Quand Ali Larjani voit des «ambiguïtés» dans les offres des Six de Vienne, c'est de cela qu'il parle: de l'abandon transformé en suspension. Le conseiller sait que parmi les négociateurs du paquet, il y a eu des divergences. Certains étaient prêts à aller plus loin. Mohammed ElBaradei, le directeur de l'AIEA, et Angela Merkel auraient accepté que l'Iran, même pendant les discussions qui vont s'ouvrir si tout va bien, puisse continuer d'enrichir l'uranium, à petites doses, et sous contrôle de l'agence.

La chancelière allemande, qui recevait à Berlin Javier Solana de retour de Téhéran, s'est cependant alignée sur la position majoritaire: pendant la négociation, les travaux devront être suspendus. Mais certaines sources à Vienne disent qu'il reste dans les propositions trace de l'ultime concession: les Iraniens devraient suspendre l'enrichissement, mais ils pourraient continuer la conversion. Avant de pouvoir enrichir l'uranium (augmenter la proportion des isotopes 235) pour en faire un combustible - ou la matière suffisamment fissile de la bombe - il faut produire de l'hexafluore d'uranium (UF6): c'est la conversion. L'UF6 est ensuite introduit dans des centrifugeuses pour les opérations d'enrichissement. Les Iraniens ont commencé à le faire le 11 avril, et c'est ce qu'on leur demande d'arrêter.

Pour faire accepter cette suspension, qui est déjà une concession de leur part, les Six de Vienne offrent en outre à l'Iran une série de cadeaux incitatifs: fourniture de technologie nucléaire (réacteur à eau légère), levée d'embargo, en particulier l'Iran-Libya Sanction Act par lequel les Américains se donnaient le droit de punir les entreprises d'Etats tiers qui bravaient leurs interdits. Les Iraniens pourraient ainsi avoir à nouveau accès aux avions (Boeing, Airbus) et pièces de rechange qui leur font aujourd'hui défaut.

Pour un pays que les Etats-Unis tiennent toujours pour un voyou, ce n'est pas un traitement particulièrement désagréable. Le grand revirement diplomatique a ses raisons: Washington a besoin d'apaiser des crises, et non pas d'en attiser de nouvelles que l'Amérique n'a de toute manière plus la capacité de traiter par la manière forte. Mais le jeu complexe a plusieurs entrées. Si l'Iran se soumet à ce qui lui est demandé, il rentrera d'une certaine manière dans le rang. Son industrie nucléaire sera sous contrôle, et son ambition militaire - toujours niée - sera difficile à réaliser. La République islamique, pendant dix-huit ans, a poursuivi ses recherches en secret, jusqu'au dévoilement de 2002. Personne ne peut prendre le risque de croire que son intention n'était pas de produire la bombe. Les dirigeants iraniens sont-ils vraiment tous prêts à y renoncer? Ou pensent-ils qu'ils pourront, en reprenant des négociations, gagner encore du temps?