C’est un petit poste de garnison, placé au milieu de nulle part, dans les sables du désert syrien. Mais c’est ici, au lieu-dit Al-Tanf, qu’est en train de mijoter ce qui s’apparente de plus en plus à une menace de confrontation directe entre les Etats-Unis et l’Iran. Jeudi, un avion américain a abattu un drone armé iranien qui avait pris pour cible les forces spéciales américaines. La veille, des images de ce même drone, volant supposément au-dessus d’Al-Tanf, avaient été postées par les médias pro-iraniens. Avec ce message: «Nous pouvons vous descendre. Mais nous avons pitié de vous.»

Officiellement, les Américains sont postés à Al-Tanf pour une seule raison. Ils encadrent et entraînent quelques groupes rebelles syriens dont la mission est d’éloigner les djihadistes de l’Etat islamique de la frontière jordanienne, distante de quelque 20 kilomètres. Aux côtés de ces forces spéciales américaines: des Britanniques et des Norvégiens, qui appartiennent aussi à la coalition anti-Daech (selon l’acronyme arabe de l’Etat islamique).

Avant-poste destiné à préparer «l’après-Daech»

Mais aujourd’hui, personne n’est dupe: à mesure que se rétrécit le territoire contrôlé par les djihadistes, cette présence prend la tournure d’un avant-poste destiné à une tout autre fin. Il s’agit déjà, accusent le régime syrien et ses alliés, de préparer «l’après-Daech», c’est-à-dire de savoir qui s’emparera des territoires libérés de l’emprise des djihadistes.

Plus au nord, à Raqqa, la bataille a été lancée par les Kurdes syriens, aujourd’hui ouvertement armés et équipés par les Etats-Unis. Au-delà, restera encore la bataille le long de l’Euphrate, jusqu’à Deir-ez-Zor. «Même si l’Etat islamique est solidement retranché à Raqqa, il est aussi en train de prévoir cette suite, en amassant là-bas ses forces les plus aguerries», note Mohammad Khedhr, un activiste syrien qui recueille des renseignements dans la région grâce à un vaste réseau d’informateurs.

Signes de nervosité

La suite, d’autres la prévoient également. Tirant parti d’un calme relatif dans l’ouest de la Syrie, l’armée de Bachar el-Assad y déploie des milliers de soldats et de miliciens. Mais surtout, les forces pro-iraniennes (alliées au régime syrien) ont, elles aussi, commencé à donner des signes de nervosité face à la présence américaine. Des troupes s’amassent à quelque 50 kilomètres d’Al-Tanf. Dans l’Irak voisin, des milices irakiennes chiites, soutenues par l’Iran, s’approchent aussi de la frontière, laissant planer la menace pour les Américains et leurs protégés d’être pris en étau. «Nous n’autoriserons pas les Américains à contrôler les frontières. Nous les avons informés de cela», menaçait le chef de ces milices, Hadi Ameri. Vendredi, les médias proches du Hezbollah allaient jusqu’à annoncer que ses troupes avaient contourné Al-Tanf pour rejoindre le point de passage avec l’Irak.

Une portion de désert essentielle

Pour l’Iran, qui a énormément investi dans la guerre en Syrie, Al-Tanf revêt une importance particulière: c’est à proximité que passe l’autoroute qui relie Bagdad et Damas. Une portion de désert essentielle, en d’autres termes, pour assurer la continuité territoriale iranienne entre Téhéran et Beyrouth, en passant par l’Irak et la Syrie.

Fabrice Balanche, chercheur au Washington Institute, voit deux axes se croiser maintenant: celui, chiite, qui va d’est en ouest et l’autre, sunnite, qui remonte de la Jordanie vers la Turquie. Le lieu de rencontre? Al-Tanf et ses environs. «Dans cette nouvelle phase de la guerre, les risques d’un faux pas sont très élevés», note-t-il.

Avant même l’épisode du drone, les avions américains avaient bombardé, le mois dernier, un convoi militaire qui semblait vouloir s’approcher trop près de la garnison d’Al-Tanf, tuant au moins 8 miliciens chiites et détruisant plusieurs blindés. D’autres escarmouches ont suivi cette semaine, opposant directement les Américains aux hommes de main de l’Iran dans la région. Face à ces mises en demeure américaines, les chefs militaires du Hezbollah plastronnent: une riposte «est possible à toute heure».

Risque de confrontation accru

Entre-temps, Donald Trump a désigné l’Iran comme la principale menace pour la région et il réunit derrière lui un bloc sunnite dirigé par l’Arabie saoudite. En parallèle, les attentats qui ont endeuillé Téhéran mercredi n’ont fait qu’attiser les velléités de revanche des militaires iraniens contre l’Etat islamique, mais aussi contre les Etats-Unis, accusés par Téhéran de téléguider Daech. L’Iran a qualifié de «répugnante» la réaction du président américain, qui semblait juger ces attentats mérités dans un pays qu’il accuse de soutenir le terrorisme.

Cette semaine, au cours d’auditions au Congrès américain consacrées au Hezbollah, le fer de lance des groupes chiites pro-iraniens en Syrie, les participants n’en démordaient pas: «L’armée américaine doit se tenir prête à un potentiel de confrontation accru entre le Hezbollah et les Etats-Unis», expliquait aux représentants Mara Karli, de la John Hopkins University. Message entendu chez les militaires. «Nous avons accru notre présence, et nous sommes prêts à répondre à toute menace», expliquait récemment le colonel américain Ryan Dillon.