La secrétaire d'Etat Condoleezza Rice est virtuose au piano. Elle a une connaissance intime du foot américain. Mais est-elle forte aux échecs? Il vaudrait mieux pour les Etats-Unis. Car en face, à Téhéran, les joueurs sont de première qualité, et ils ont pour le moment l'avantage des pièces.

Mahmoud Ahmadinejad, comme prévu, n'a pas attendu un jour avant d'écarter le «paquet» de propositions qui est sorti du sommet à Vienne des cinq membres du Conseil de sécurité renforcés par l'Allemagne: ça fait partie du jeu. Le président iranien, à vrai dire, n'a pas répondu directement à l'offre encore secrète. Il répète seulement que la République islamique a le droit d'enrichir l'uranium «à des fins pacifiques», et que les pressions exercées sur elle pour geler ces travaux (la demande des «5+1») sont une manière de persécution. Ce n'est pas le moindre succès des dirigeants iraniens d'avoir à peu près fait oublier que leur programme nucléaire de pointe, à Natanz et à Arak, était développé en secret et en violation d'un traité jusqu'à sa découverte, il y a quatre ans (lire l'interview d'Ali Laridjani dans LT du 02.06.06).

Le paquet de Vienne arrivera la semaine prochaine à Téhéran, apporté par les Européens. La réponse définitive des Iraniens est attendue avant le 29 juin: à cette date, les ministres des Affaires étrangères réunis à Moscou pour préparer le G8 publieront une déclaration. Le détail des propositions n'est pas connu, mais bien leur pondération. L'accent est mis, dans les commentaires des auteurs, sur les «cadeaux»: assistance au programme nucléaire civil, livraison d'un réacteur à eau légère, moins inquiétant que celui d'Arak, fourniture garantie de combustible. En échange du gel de l'enrichissement d'uranium par les 164 centrifugeuses qui tournent depuis avril et que les Iraniens veulent multiplier jusqu'à 54000: à ce stade, la capacité nucléaire est atteinte.

Le plus important, cependant, c'est ce que Condi Rice a mis elle-même dans le paquet, et qu'Ahmadinejad fait mine de ne pas voir. Pour la première fois, les Etats-Unis reconnaissent le droit de l'Iran à développer l'énergie nucléaire. Jusque-là, Washington n'en parlait que comme d'un camouflage de recherches militaires. Et pour faire plus joli, la secrétaire d'Etat a ajouté qu'elle était prête à se rendre à Téhéran, en cas de réponse clairement positive.

Chacun devine pourtant que la réponse, comme d'habitude, sera au mieux conditionnelle. L'important, pour les Américains dans leur nouveau calcul, c'est d'avoir pu réunir une coalition autour de propositions dont l'Iran aura du mal à justifier le rejet.

Le refus de Téhéran révélerait l'autre partie du paquet viennois: la punition. C'est pour le moment une énumération de mesures d'embargo et de séquestres, de nouveaux obstacles sur la voie à l'OMC, le retour devant le Conseil de sécurité. Pour les Américains, en fait, c'est là que les problèmes commencent. Les Russes et les Chinois n'ont jamais donné leur accord à des sanctions - encore moins à la force. Si l'Iran pousse à un retour à ce chapitre punitif, les désaccords entre les Six de Vienne ressurgiront, et la République islamique gagnera du temps, comme elle a appris à le faire.

Du temps pour quoi? Derrière la querelle nucléaire, l'enjeu est plus large. Rice dit aux Iraniens qu'ils ont le choix entre l'isolement et l'ouverture, avec accès au monde et à ses investissements sans fonds; les Etats-Unis croient que la seconde voie conduirait à l'amollissement du régime de Téhéran, peut-être à sa chute.

Les dirigeants islamistes savent que leur assise est fragile dans ce grand pays composite, parcouru de tensions. Ils ont choisi de la conforter par une montée en puissance régionale, dont le nucléaire est l'instrument efficace, et le rappel incessant des fautes occidentales dans la région. Ce discours est populaire bien au-delà des frontières iraniennes. D'autant plus que les étrangers «en faute» - les Américains - sont englués dans l'Irak voisin, et ailleurs par... effet de domino. L'Iran, là, a quelques pièces redoutables à faire bouger. L'Amérique le sait. Elle vient d'avancer sa dame. La partie continue.