A propos du nucléaire iranien, Israël est on ne peut plus ferme: Tel-Aviv rejette d’ores et déjà l’idée qu’un accord sur l’inspection des installations nucléaires de Téhéran et sur le contrôle de son processus d’enrichissement d’uranium puisse être conclu dans les prochaines semaines avec la communauté internationale.

«Pour nous, toutes les options restent sur la table», déclare le ministre israélien Matan Vilnaï. Quant au président du Conseil de sécurité nationale, Uzi Dayan, il estime que «l’Iran n’a pas amassé autant de centrifugeuses pour fabriquer des médicaments contre le cancer, ni mis au point des centaines de missiles susceptibles de transporter une tête atomique pour les reléguer ensuite dans ses placards».

Paradoxalement, son potentiel nucléaire et ses armes de destruction massives, c’est en partie à l’Etat hébreu que l’Iran les doit. Car avant révolution islamique qui a porté l’ayatollah Khomeiny au pouvoir à l’automne 1978, Jérusalem et Téhéran menaient une lune de miel vieille de vingt ans.

Avec la bénédiction du shah Mohamed Reza Pahlavi, de nombreuses entreprises israéliennes de travaux publics telles que Solel Boneh bénéficient de marchés civils gigantesques. L’Iran est le principal fournisseur en pétrole de l’Etat hébreu, et 10 000 familles israéliennes vivent en Iran. Principalement à Téhéran, où elles disposent d’une école ainsi que d’un centre culturel.

A l’époque, l’antenne du Mossad (les renseignements extérieurs israéliens) est la plus puissante du service. Quant à la collaboration militaire, elle bat son plein. Son principe est simple: l’Etat hébreu développe des armes de pointe avec l’Iran, qui assume le coût des recherches grâce à ses immenses revenus pétroliers.

Certains contrats sont publics: la fourniture de mitraillettes Uzi aux unités d’élite de la garde impériale et l’entretien des chasseurs-bombardiers Phantom et F-14 de Téhéran par Israel Military Industries (IMI) par exemple. Mais d’autres projets, beaucoup plus sensibles, sont confidentiels et pour maintenir le secret qui les entoure, ils sont financés grâce à un montage compliqué comprenant des sociétés écrans, entre autres créées en Suisse et aux îles Vierges.

A la fin de 1978, au moins six projets de ce type sont en cours. Ils englobent la collaboration étroite entre les services de renseignements intérieurs et extérieurs des deux pays, la formation par Israël de cadre de la Savak (la police politique du shah), la «lutte antiterroriste», mais également la mise au point de nouveaux systèmes d’artillerie et d’obus performants, le développement d’un missile air-air, ainsi que d’une version plus performante du Harpoon (mer-mer) américain.

Un autre programme sensible touche à l’amélioration des défenses frontalières iraniennes grâce à la construction par Israël d’un réseau de 14 centres de surveillance électronique. Ceux-ci permettant à l’Iran et à Israël d’intercepter les communications des pays voisins. Mais également de surveiller l’URSS pour le compte des Etats-Unis. Opérationnel depuis le début des années 1970, ce système est toutefois détruit lorsque les ayatollahs prennent le pouvoir.

Mais le projet le plus important est baptisé Opération Tzor. Il vise au développement d’un nouveau missile terre-terre susceptible de transporter une tête nucléaire. La fabrication de ce vecteur doit être assurée par Israël mais financée par l’Iran. En substance, il s’agit d’une version améliorée du Jericho, sur lequel l’Etat hébreu base aujourd’hui encore une partie de sa dissuasion atomique.

Au cours de leurs rencontres avec le général Hassan Toufanian, vice-ministre iranien de la Guerre et de l’armement, plusieurs responsables israéliens discutent en détail de ce marché. Ils ne savent évidemment pas que leur interlocuteur est un informateur de la CIA et que le contenu des discussions est aussitôt transmis à Washington. Ce qui explique pourquoi on peut aujourd’hui consulter ces protocoles déclassifiés dans les archives numérisées de la sécurité nationale américaine.

«Vous (l’Iran) et nous serons deux forteresses», peut-on lire dans ces documents reprenant mot pour mot les propositions faites par le ministre israélien de la Défense, Ezer Weizman, qui vante les mérites du missile Jericho devant Hassan Toufanian. «Nous allons en tirer un demain et vous apprécierez. C’est une machine impressionnante, on a commencé à travailler dessus en 1962.»

Certes, la chute du shah interrompt l’Opération Tzor. Ce qui n’empêche pas l’Etat hébreu de poursuivre le développement du missile avec, cette fois, l’aide de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, dont il est alors le premier fournisseur d’armement.

Lorsque naît l’idée du vecteur stratégique israélo-iranien, Téhéran est à mille lieues de pouvoir produire une charge nucléaire. Mais le shah, qui ne cache pas ses ambitions de leader régional, y songe déjà. Très sérieusement. Il espère que l’alliance entre son pays et l’Etat hébreu l’aidera à atteindre son objectif.

Les traces de cette coopération en matière de missiles et de recherche nucléaires sont rares. Malgré la censure de plomb qui empêche alors les médias israéliens de diffuser ce genre d’information, le quotidien Maariv publie le 24 août 1960, dans ses pages intérieures, un articulet intitulé «Des scientifiques de Perse viennent en Israël pour être formés au fonctionnement d’une centrale atomique». Sans donner plus de détails, le texte révèle également qu’un ou plusieurs spécialistes israéliens se sont envolés pour Téhéran «afin d’y prodiguer des conseils».

En effet, dans le cadre du programme «Atome pour la paix», les Etats-Unis ont livré à l’Iran un petit réacteur civil de 5 mégawatts. Ils ont d’ailleurs offert le même modèle à l’Etat hébreu sans savoir – ou en feignant de l’ignorer – que ce dernier est en train de tout mettre en œuvre pour produire ses propres bombes atomiques.

Pour le shah, il ne s’agit que d’un premier pas. En tout cas, en mai 1974, après de longues négociations avec des fournisseurs potentiels, l’Iran commande cinq centrales de 950 mégawatts chacun à la française Framatome. Pendant que d’autres pourparlers sont en cours avec les Etats-Unis en vue de la livraison d’une usine d’enrichissement d’uranium, Téhéran commande également deux réacteurs de 1240 mégawatts chacun à la Kraftwerk Union, une filiale de Siemens. Ceux-ci doivent être érigés sur le site de Buchehr, face au golfe Persique, et lorsque le shah part en exil, le complexe est achevé aux trois quarts.

Plusieurs des chercheurs iraniens censés développer le programme nucléaire de leur pays ont été formés en Israël. Après la prise du pouvoir par les islamistes, la coopération de Jérusalem avec Téhéran s’arrête, évidemment. Quant aux marchés portant sur la construction de centrales atomiques, les ayatollahs les annulent. Sauf un, celui de Buchehr.

«Pendant la construction de ce site, nous étions tout le temps fourrés sur le chantier», raconte Motti Boch, l’un des nombreux «coopérants» israéliens envoyés en Iran pour participer au renforcement militaire du régime du shah. «Nous savions que Buchehr n’était qu’une étape et que l’Iran voulait devenir une puissance nucléaire. Nous en avions d’ailleurs informé nos dirigeants de l’époque, mais cela ne les dérangeait pas. Le shah était l’allié d’Israël et ils n’imaginaient pas qu’il puisse être renversé un jour.»

A l’origine, Motti Boch avait été envoyé en Iran pour construire le réseau de 14 stations de surveillance électronique cité plus haut. Mais il a fait bien d’autres choses car il travaillait pour le Lakam (Bureau des liaisons scientifiques), un service de renseignements israélien opérant indépendamment du Mossad.

Basé dans des petits bureaux de la rue Carlebach, une artère commerçante de Tel-Aviv, ce service avait été créé par Shimon Peres lorsque ce dernier était secrétaire général du Ministère de la défense. D’abord baptisé «Bureau des missions spéciales», il était dirigé par Benyamin Blumberg, un ancien officier de la Sûreté générale, et il avait pour mission de récolter des informations technologiques permettant à l’Etat hébreu de développer son potentiel militaire.

Jusqu’à sa dissolution en 1985, le Lakam a réussi la plupart de ses opérations. Entre autres, l’acquisition de matériel permettant à Israël de produire son propre avion de chasse, de développer des têtes de missile atomiques ainsi que des bombes à neutrons.

Grâce à Arnon Milchan, un homme d’affaires israélien qui était un de ses meilleurs agents et qui allait, par la suite, devenir un producteur en vue à Hollywood, le Lakam, qui a été dissout en 1985, a piloté la plupart des projets secrets de collaboration militaire israélo-iranienne. Ceux concernant les missiles mais également les opérations visant à aider l’Iran à jeter les bases de son industrie nucléaire.

Le shah espère que l’alliance entre son pays et Israël l’aidera à atteindre son objectif de leadership régional

Après l’arrivée des islamistes au pouvoir, la coopération de Jérusalem avec Téhéran s’arrête