Téhéran n'a jamais été aussi près de voir son cas transmis devant la plus haute instance internationale, le Conseil de sécurité des Nations unies à New York. Dans le même temps, le régime du président Mahmoud Ahmadinejad peut encore dormir tranquille pour quelques semaines tandis que ses ingénieurs se préparent à l'enrichissement d'uranium dans leurs installations secrètes. Voilà pour le paradoxe, après la réunion des ministres des Affaires étrangères des «six» (les cinq membres permanents du Conseil: Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Chine+ l'Allemagne) qui s'est terminée dans la nuit de lundi à mardi à Londres par un accord a minima. Celui-ci précise que la réunion extraordinaire du Conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), jeudi à Vienne, «devrait transmettre au Conseil de sécurité tous les rapports et résolutions adoptées par l'AIEA».

Tout de suite? Non: le communiqué des «six» précise qu'avant de se saisir du dossier nucléaire iranien, le Conseil de sécurité «devrait attendre le rapport du directeur général de l'AIEA devant le Conseil, en mars, lequel devrait inclure un rapport sur l'application de la résolution adoptée par le Conseil en février [...], avant de décider de l'action à entreprendre». Cette seconde clause - l'attente de l'intervention à New York à la mi-mars de l'Egyptien El-Baradei, patron de l'AIEA - est la plus importante. Elle signifie qu'un compromis a été passé entre les Occidentaux d'un côté et la Chine et la Russie de l'autre. Ce n'est que parce qu'ils ont obtenu de laisser du temps au temps que Pékin et Moscou ont accepté de signer la déclaration de Londres.

Les Russes en effet, comme ce fut le cas avant la guerre en Irak, entendent laisser ouverte la porte des négociations jusqu'au dernier moment. Ils ont d'ailleurs commencé des discussions avec la République islamique, sur leur proposition d'enrichir sur territoire russe tout l'uranium dont les Iraniens auraient besoin pour leurs futures centrales nucléaires. Un principe que Téhéran a jusqu'ici refusé: Javad Vaïdi, le chef des négociateurs iraniens, l'a répété hier à Bruxelles aux membres de la «troïka» européenne.

Les diplomates russes n'ont pas perdu espoir de parvenir à un accord avec l'Iran sur cette question de l'enrichissement. Ils ont fixé une nouvelle date au 13 février pour poursuivre les négociations. Si tout va bien, se disent les Russes, les choses traîneront suffisamment pour que l'affaire ne commence à chauffer vraiment dans la tour de verre new-yorkaise qu'en mars, au moment où l'Argentine reprendra aux Etats-Unis la présidence tournante du Conseil de sécurité.

Face à cette agitation diplomatique, les Iraniens temporisent tout en soufflant le chaud et le froid - partition qu'ils maîtrisent à la perfection. Pour le froid: Téhéran a averti mardi qu'un renvoi de son dossier devant le Conseil de sécurité provoquerait une rupture dans les négociations, tout en menaçant de limiter sa coopération avec l'AIEA. «Informer ou saisir le Conseil de sécurité du dossier iranien est la fin de la diplomatie et cela n'est pas du tout positif», a dit Ali Larijani, principal dirigeant en charge du nucléaire, cité par la télévision d'Etat. En soirée, le président Ahmadinejad, tranchant comme à son habitude, a menacé de ne plus appliquer le protocole additionnel du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) qui autorise l'AIEA à mener des inspections poussées de son programme nucléaire, si son dossier était transmis au Conseil.

Pour le chaud: les Iraniens ont joué hier la carte de l'apaisement sur le front pétrolier. Traditionnel «faucon» au sein de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), Téhéran avait brandi l'arme pétrolière la semaine dernière, indiquant qu'il ferait tout son possible pour obtenir une réduction des quotas du cartel. Hier, le ministre iranien du Pétrole, Kazem Vaziri-Hamaneh, présent à Vienne pour la réunion de l'OPEP, a déclaré que Téhéran n'allait pas «lier le pétrole» à la controverse nucléaire et n'a «aucune raison» d'interrompre ses exportations de brut. Selon plusieurs experts, une coupure du robinet perse pourrait allègrement expédier le cours du baril aux environs de 90-100 dollars, une catastrophe pour l'économie mondiale.