L’arrivée, hier soir à Genève, de trois des cinq Américains libérés samedi après avoir été détenus pour certains pendant des années dans les prisons iraniennes a ponctué une semaine dramatique. Accueillis sur le tarmac de Cointrin par le sous-secrétaire d’Etat pour le management Patrick Kennedy et l’envoyé d’Obama Brett McGurk, ils se sont rapidement envolés pour la base militaire américaine de Ramstein, en Allemagne, pour y subir des contrôles médicaux.

Jamais depuis la révolution iranienne de 1979 et la prise d’otages à l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran, le «Grand Satan» et l’Iran, «l’axe du mal» selon les néoconservateurs américains, n’avaient donné une telle chance à la diplomatie. A peine la libération des Américains était-elle annoncée que l’Agence internationale de l’énergie atomique confirmait que l’Iran avait rempli ses obligations. Afin que l’accord sur son programme nucléaire, conclu le 14 juillet dernier (par l’Iran et les Etats-Unis, la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne), puisse entrer en vigueur, Téhéran a pris plusieurs mesures. Il a exporté en Russie 98% de son stock d’uranium faiblement enrichi, réduit le nombre de centrifugeuses en activité de 20 000 à 6000 et a rendu inutilisable son réacteur à eau lourde d’Arak. Une manière de l’empêcher de produire une bombe pour les quinze prochaines années.

Un incident diplomatique vite réglé

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Tout semblait réglé comme du papier à musique. Or, quelques jours plus tôt, l’édifice aurait pu s’effondrer. Dix marins américains ayant violé les eaux territoriales de la République islamique ont été interceptés par les Gardiens de la révolution. Opposés à l’accord nucléaire, ces derniers auraient pu provoquer une nouvelle crise majeure au même moment où Barack Obama prononçait son discours sur l’état de l’Union. A Washington, certains se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’un complot ourdi par ceux qui, outre-Atlantique, refusent toujours l’accord avec Téhéran. D’autres voyaient déjà une nouvelle crise des otages. Or leur libération dans les vingt-quatre heures a montré que quelque chose de fondamental avait changé entre Washington et Téhéran.

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Les nerfs de John Kerry ont toutefois été mis à rude épreuve: alors que les Américains libérés auraient dû prendre un avion pour la Suisse samedi déjà, ils étaient encore sur sol iranien dimanche matin. Une erreur avec la liste des passagers autorisés à monter à bord de l’avion du Conseil fédéral ainsi qu’un problème lié aux règles de repos obligatoire pour l’équipage de l’avion ont retardé l’opération.

«Des progrès historiques»

Intervenant depuis la Maison-Blanche dimanche, Barack Obama avait la mine réjouie: «Accord sur le nucléaire entré en vigueur, familles américaines réunies, nous avons réalisé des progrès historiques grâce à la diplomatie sans passer par une nouvelle guerre au Moyen-Orient.» Le président démocrate s’est aussi adressé directement au peuple iranien, soulignant leur haut niveau d’éducation, leur grande histoire et leur culture. Dans le même temps, il annonçait la résolution d’un vieux différend entre les deux pays. Les Etats-Unis vont, en vertu d’une décision du Tribunal arbitral de La Haye, rembourser 1,7 milliard de dollars à Téhéran pour une dette et des intérêts dus qui remontent à une période antérieure à la révolution de 1979.

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Le président iranien Hassan Rohani s’est, lui, félicité de la levée des sanctions qui devrait donner à son pays accès à quelque 100 milliards de dollars gelés par les sanctions. La décision de l’AIEA devrait l’aider à renflouer l’économie iranienne et à mieux aborder les délicates élections législatives de février. «Nous Iraniens […] ouvrons une nouvelle page dans les relations de l’Iran avec le monde.»

L’échange de prisonniers pour lequel la Suisse a joué un rôle actif (lire ci-contre) a été durement négocié. Téhéran exigeait la libération de 19 de ses citoyens incarcérés aux Etats-Unis pour avoir violé le régime des sanctions. Il n’en obtiendra que sept. Aucun d’entre eux n’a été condamné pour extrémisme ou terrorisme. Si cinq Américains ont été libérés, dont le journaliste du Washington Post Jason Rezaian, un ancien agent de la CIA est toujours en Iran, introuvable.

Malgré l’embellie, les relations entre Washington et Téhéran restent compliquées. Samedi, l’administration américaine rayait de sa liste de sanctions le nom de 400 Iraniens. Mais un jour plus tard, dès que l’avion de Swiss avait quitté Téhéran, elle annonçait de nouvelles sanctions contre onze individus et sociétés ayant acheminé secrètement des pièces pour la fabrication de missiles balistiques. Motif: Téhéran a effectué en automne deux tests de tels missiles prohibés par une résolution de l’ONU.

La course aux contrats

Avec la levée des sanctions, la course aux contrats est ouverte. Le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier doit se rendre bientôt en Iran de même que le président chinois Xi Jinping. Depuis l’accord de Vienne, nombre de délégations commerciales américaines, européennes et asiatiques se sont rendues en Iran. Airbus et Boeing sont déjà en train de se disputer de juteux contrats pour renouveler la flotte commerciale iranienne.