Nucléaire iranien

«L’Iran a un discours de tiers-mondisme nucléaire»

A quoi joue l’Iran? La République islamique a annoncé lundi avoir augmenté ses réserves d’uranium faiblement enrichi, en violation de l’accord de Vienne de 2015, qui fixe le seuil limite à 300 kilos. Clément Therme, chercheur à l’Institut international d’études stratégiques de Londres (IISS), spécialiste de la question iranienne, analyse la position de Téhéran

Le Temps: Qu’est-ce que cela implique concrètement que d’augmenter ses réserves d’uranium?

Clément Therme: Le seuil des 300 kilos est le fruit d’une négociation. C’est une limite qui avait été fixée dans l’accord de Vienne pour éviter la militarisation possible du programme nucléaire iranien tout en préservant le nucléaire civil. A partir de l’accumulation d’un stock d’uranium, si on l’enrichit à haute dose, au-delà du taux d’enrichissement prévu par l’accord (3,67%), on peut détourner ce stock à long terme pour un usage militaire. L’idée, sous l’égide de Barack Obama, c’était que l’Iran ne stocke pas d’uranium mais l’exporte, en Russie, par exemple. Le but est de réduire les capacités de la République islamique à utiliser ce qu’elle appelle sa «souveraineté nucléaire», de clarifier ses intentions et recréer la confiance perdue au moment des révélations de 2002 sur le nucléaire iranien. Maintenant, l’Iran va augmenter son stock en parlant d’usage médical, par exemple, pour le réacteur de recherche de Téhéran. Mais ce n’est pas nouveau. A chaque fois que les Etats-Unis changent d’attitude vis-à-vis de l’Iran, celui-ci se nucléarise.

Quand vous parlez de long terme, vous estimez à combien de temps le délai nécessaire à l’Iran s’il venait à militariser son programme?

La vérité, c’est qu’on n’en sait rien. Déjà, l’Iran a signé l’accord, ce qui montre ses bonnes intentions de ne pas militariser son programme nucléaire. Il faut distinguer la souveraineté nucléaire du choix politique de se doter d’une arme atomique. Ce n’est pas parce que l’Iran augmente ses capacités que la décision a été prise d’en faire un usage autre que pacifique. En tout cas pour le moment, mais comme on ne peut pas prédire l’avenir… La vraie question derrière le cas iranien, c’est celle des limites du Traité de non-prolifération nucléaire: il est basé sur la bonne foi des signataires, et on ne peut pas préjuger des intentions des Etats. L’Iran veut surtout maîtriser les technologies pour sortir de ce qu’il dénonce comme un «apartheid technologique occidental». C’est un discours militant, de tiers-mondisme nucléaire.

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L’Iran s’estime dans son bon droit, arguant que les Etats-Unis ont violé l’accord les premiers en réimposant des sanctions économiques à Téhéran. Est-ce valable en droit international?

En ne respectant pas l’accord, les Américains ont provoqué cette situation. C’est une prophétie auto-réalisatrice. Comme ils sont membres du Conseil de sécurité permanent des Nations unies, ils n’ont pas été condamnés pour leur violation de l’accord, pourtant validé par une résolution de ce même Conseil de sécurité. Il est donc très difficile pour l’Iran de défendre ce qu’il estime être son droit. De toute façon, selon le Traité de non-prolifération nucléaire, Téhéran a le droit d’enrichir son uranium. L’accord de Vienne, ce n’est qu’une suspension temporaire de ce droit le temps de rétablir la confiance.

Que penser des réactions européennes? Emmanuel Macron a par exemple appelé Téhéran à «revenir sans délai sur le dépassement» du seuil.

L’Iran place la France et l’Union européenne face à leurs contradictions. L’Iran veut responsabiliser les autres signataires de l’accord, notamment les pays européens. Si elle respecte l’accord, l’Europe doit violer les sanctions unilatérales américaines. Va-t-elle s’aligner sur Washington ou respecter ses engagements? L’Iran ne se fait aucune illusion là-dessus. L’Europe s’est attribué le succès diplomatique de l’accord de Vienne, alors que le retrait américain montre justement l’inexistence d’une diplomatie européenne. Pour la France, par exemple, la rhétorique de défense de l’accord camoufle en réalité un alignement sur les Etats-Unis guidé par des intérêts économiques, Paris étant incapable de protéger seul ses entreprises dans la région.

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