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La tour Milad, à Téhéran, le 3 janvier 2018.

Moyen-Orient

«L’Iran est une puissance aux pieds d’argile»

Ancien maître de conférences à l’Université de Paris V et spécialiste de l’économie iranienne, Fereydoun Khavand explique les raisons profondes du malaise qui a poussé des dizaines de milliers d’Iraniens à descendre dans la rue ces derniers jours

Le Temps: Comment analysez-vous la révolte qui secoue ces jours-ci la République islamique d’Iran?

Fereydoun Khavand: Il faut remonter au 14 juillet 2015 pour comprendre la genèse de la présente révolte. Quand Téhéran a conclu, avec les cinq membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne, un accord sur le programme nucléaire iranien, le président Hassan Rohani avait promis que celui-ci allait ouvrir de nouvelles perspectives à l’économie iranienne. L’accord a suscité l’espoir de voir la République islamique réintégrer l’économie mondiale et de devenir un Etat «normal». Malheureusement, cela ne s’est pas déroulé ainsi.

Pourquoi ces espoirs ont-ils été douchés?

Pour Hassan Rohani comme pour son homologue américain Barack Obama, l’accord était synonyme de nouveau départ susceptible de marquer un tournant dans la politique iranienne. Mais le guide suprême Ali Khamenei n’avait pas la même conception de l’accord. Il a surtout voulu récupérer l’argent (gelé) du pétrole et continuer la politique extérieure et régionale de l’Iran menée jusqu’ici. Ce fut un immense malentendu entre les Occidentaux et la République islamique. Les premiers avaient une vision maximaliste de l’accord alors que le guide suprême avait une approche minimaliste. Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’administration américaine a changé radicalement d’attitude par rapport à l’accord nucléaire. A l’image du président français Emmanuel Macron, les Européens résistent, mais ils entrent peu à peu dans la logique américaine. Soit l’Iran continue dans la direction souhaitée par Khamenei et ils cessent de coopérer, soit ils entament de nouvelles négociations.

Lire aussi notre éditorial: La rébellion populaire

Au niveau de l’économie, quel constat dressez-vous?

Après l’accord sur le nucléaire, les investisseurs internationaux et surtout européens se sont engagés, mais très modestement. Les banques occidentales ont refusé de financer divers investissements en Iran de peur de nouvelles sanctions. L’accord n’a donc pas eu un impact réel sur la population. Il a certes permis de récupérer les fonds issus de l’exportation de pétrole et à l’Iran de sortir la tête de l’eau. Il a permis au pays de retrouver le niveau de production pétrolière antérieur aux sanctions. Il n’a cependant pas engendré de substantiels investissements et n’a en rien modifié la donne sur le marché du travail. Il y a toujours de très fortes inégalités dans la répartition des richesses. La corruption est considérable dans tous les secteurs de la vie politique et sociale. Il n’y a pas de réelles perspectives d’avenir.

Parmi les manifestants, on dénombre beaucoup de jeunes…

Ce sont eux les premières victimes. Le taux de chômage en Iran est officiellement de 12,5%, même si en termes réels il doit être plus proche des 20%. Chez les jeunes toutefois, il dépasse les 30%. Les principales victimes sont les millions de jeunes Iraniens qui viennent d’être diplômés de l’université. Ils ne trouvent pas de travail. C’est l’un des déclencheurs du mouvement de protestation.

En quoi la révolte d’aujourd’hui diffère-t-elle de celle du Mouvement vert en 2009?

En 2009, la bataille opposait conservateurs et réformateurs. La révolte s’articulait autour de thèmes définis par les réformateurs du régime. Maintenant, on n’en est plus à distinguer conservateurs et réformateurs. On exprime son refus de la République islamique et de ses valeurs. On s’en prend frontalement au régime.

Le président Rohani a tout de même réussi à limiter une inflation galopante.

Oui, c’est sa plus grande réussite. Quand il est arrivé au pouvoir, l’inflation était de près de 40%. Aujourd’hui, elle se chiffre officiellement à 10%. Mais elle frappe les produits de façon inégale. Le renchérissement des denrées alimentaires s’élève à 15% et pénalise en premier lieu les classes populaires. Cette réussite économique n’a pas suffi à convaincre la population. Aujourd’hui, les protestataires dénoncent le fait que les fonds récupérés par la levée des sanctions nucléaires servent surtout à financer des opérations extérieures en Irak, Syrie, au Liban et au Yémen qui pèsent très lourdement sur le budget de l’Etat iranien. Ils exigent désormais du régime qu’il utilise cet argent pour le peuple iranien.

Jusqu’où va aller ce mouvement de protestation?

En l’état, je ne pense pas que ce mouvement ira très loin. Il n’a pas de leaders. Il ne bénéficie d’aucune structure intérieure ou extérieure. Il lui sera difficile de créer une alternative, ce d’autant que la répression du régime est déjà très musclée et qu’elle s’intensifiera.

Ces vagues de protestations n’auront servi à rien?

Non, au contraire. Elles marquent un tournant très important. Pour la première fois, les révoltes ont démarré dans une dizaine de petites villes. Auparavant, les manifestations commençaient dans les grandes villes et à Téhéran et étaient le fait de la classe moyenne. Cette fois, c’est surtout la population défavorisée des petites villes qui se mobilise contre le régime. Aussi, même si le mouvement s’essouffle, on est entré dans une phase nouvelle de la politique intérieure iranienne. Il n’y a plus de confiance dans le régime. Un fait qui montre que la puissance iranienne dans la région est une puissance aux pieds d’argile.


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