«Moteur! Ça tourne!.» Dressé comme un pic sur la scène en carton-pâte, entourée d'un décor aux couleurs acidulées, Mohammad Ahmad Yunis est pétrifié de peur. Il prend une grande respiration, fait glisser ses mains moites sur son pantalon de cuir noir. Puis, face à la caméra, se lance dans quelques vocalises, avant d'interpréter une chanson de Feirouz, la grande star libanaise. Sa voix est cristalline. Il a le trac. Mais il sait qu'il n'a pas le droit à l'erreur. Cette chanson, c'est sa seule chance de décrocher un aller simple pour Beyrouth. «Il n'y a pas de place pour les artistes comme moi en Irak. Je rêve de partir, à tout prix», confie-t-il.

Avec quelque 500 autres candidats, Mohammad, 26 ans, cheveux gominés et lentilles de couleur bleue, s'est inscrit, il y a trois mois, à Iraq Star, la toute nouvelle version irakienne de… Star Academy! En cet après-midi du mois d'août, il a traversé les barrages des insurgés, à la sortie de Mossoul, sa ville d'origine, pour venir tenter sa chance à la deuxième étape de la compétition, où seule la moitié des premiers participants a été retenue. Les trois vainqueurs, qui seront choisis à Noël, décrocheront un voyage au Liban et la signature d'un album.

Le projet est signé Al-Sumariya, une chaîne satellitaire pilotée depuis Beyrouth, et financée par de gros investisseurs irakiens. Chaque soir, elle diffuse, en faux direct, les prestations des candidats. «Avec Iraq Star, on veut montrer le vrai visage de l'Irak, sa culture, ses jeunes artistes. L'Irak, ce n'est pas seulement les images d'attentats et d'enlèvement que diffusent les chaînes internationales», s'enthousiasme Haqi

Ismaïl al-Shawqi, un des producteurs, en grillant une cigarette en coulisses.

Mais pour la plupart des jeunes participants, la clef du concours, c'est avant tout le visa pour l'Ailleurs, la porte de sortie d'Irak. «Je suis venu pour gagner, car je n'ai plus rien à perdre», glisse Mohammad. Sous les projecteurs du studio d'enregistrement, au design rétro et aux néons en forme d'étoiles, «Seif de Babylone» – son pseudonyme – rêve d'être une star. Mais dans sa ville, Mossoul, au nord, ce jeune diplômé de la faculté des Beaux arts de Bagdad est un anti-héros. Là-bas, il est le barbier du coin, celui que les islamistes traquent pour avoir rasé la barbe des infidèles. «Dans ma ville, tout est haram (interdit par la religion). Peindre est haram, chanter est haram, se raser est haram… De nombreux artistes ont été assassinés à Mossoul… Parfois, je préfèrerais qu'on me tue plutôt qu'être un mort-vivant», dit-il.

Pour réussir sous Saddam Hussein, les artistes devaient se plier aux règles du raïs: chanter à la gloire du leader, peintre des portraits à son effigie, danser pour son anniversaire. A la chute du régime, il y a plus de deux ans, des centaines de journaux commencèrent à fleurir. Les antennes paraboliques et les cafés Internet se mirent à pousser comme des champignons. Interdites par le régime baasiste, les premières chaînes de télévision privées firent leur apparition. Après le succès d'Al-Sharqiya, sa concurrente, Al – Sumaraiya emboîta le pas, il y a un an, avec un bon dosage de vidéos clips, talk-shows et autres programmes de divertissement, comme Iraq Star.

Depuis la diffusion du premier épisode, au début de l'été, le nouveau show musical fait un tabac auprès des jeunes Irakiens. Mais pour ses participants, la compétition n'est pas sans risque. Une fois l'épreuve du jury passée, il y a d'autres obstacles à surmonter. Nada al-Samaraee, 36 ans, une des rares chanteuses à avoir osé participer à la compétition, en sait quelque chose. «Quand mes voisins m'ont vue à la télévision, ils ont commencé à m'insulter. Mon propriétaire a doublé le loyer de mon appartement pour me forcer à quitter l'immeuble. Un soir, des inconnus ont débarqué chez moi. Ils ont tout cassé sur leur passage, et ils m'ont tabassé en m'accusant d'être une «infidèle», car je chantais des mélodies d'amour», raconte-t-elle. Humiliée, blessée, elle a pourtant décidé de tenter sa chance jusqu'au bout. «Chanter, c'est le seul moyen d'exprimer mes sentiments», dit-elle.

En face d'elle, Qaith Sabah,

22 ans, un autre candidat, gratte nerveusement les cordes de sa guitare en attendant son tour. Né dans une famille chiite très conservatrice, il rêve de monter sur les planches et de distribuer des autographes. Au grand dam de ses parents. «Mon père me dit que je suis un raté et qu'il a honte de moi. Ma mère me traite de gitan», se désole-t-il.

Avant de prendre la route pour Bagdad, Mohammad, alias «Seif de Babylone», s'est retrouvé, lui, face à un ultimatum imposé par sa fiancée: «Elle m'a dit: si tu continues à chanter à la télévision, je ne t'épouserai pas.» Le cœur brisé, le voilà maintenant face au jury, – composé de trois personnes –, déterminé à prouver qu'un jour il sera une star. «Tu me rappelles Elvis Presley», lâche Ahmad Neama, célèbre crooner irakien et membre du jury. «Mais mon cœur est irakien», répond le jeune homme.

La chanson qu'il a choisie s'appelle Nassim alaina al-howa («La brise des montagnes»). «Ramène-moi vers mon pays. Le vent me parle de mon beau pays», commence-t-il à fredonner. Les trois jurés écoutent avec attention en prenant des notes. Dans ses bagages, Seif a également rapporté une «surprise»: une mélodie de Céline Dion, sa chanteuse fétiche, dont il propose d'interpréter un extrait. «Sacré travail!», s'enthousiasme Ahmad Neama. «On se croirait dans le Titanic!» Ibrahim Khalil, le second juré, a pourtant quelques réserves. «Au lieu de t'habiller comme un hippy, tu aurais pu mettre un costume cravate!», lâche-t-il.

Un grand silence s'empare du studio. Sous le regard inquiet de Seif, les jurés se mettent à délibérer en chuchotant. Neama relève alors la tête de son pupitre. «C'est OK», dit-il. «Tu es retenu pour participer à la prochaine étape!» Le visage de Seif se met à dessiner un sourire. «Mais à une condition, ajoute Khalil. Celle de mettre un costume cravate la prochaine fois!»