Référendum

«Si l’Irlande légalise l’avortement, ce sera un tournant majeur»

Les Irlandais votent par référendum vendredi pour légaliser l’avortement. Une militante basée à Genève a joué un rôle crucial dans le débat

Derrière sa silhouette fragile, sa voix fluette et ses manières discrètes, Leah Hoctor cache une impressionnante force de caractère. Directrice pour l’Europe du Center for Reproductive Rights, une association américaine qui se bat pour le droit à l’avortement et à la contraception des femmes, l’Irlandaise basée à Genève a joué un rôle clé dans le débat qui secoue actuellement son pays.

Ce vendredi, les Irlandais votent par référendum pour supprimer de leur constitution l’article 8, qui interdit l’avortement. «L’Irlande est l’un des derniers pays d’Europe à garder des lois aussi restrictives, avec la Pologne et Malte. Si le référendum est approuvé, ce sera un tournant majeur», explique Leah Hoctor.

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En 2016 et 2017, la militante avait fait condamner l’Irlande par le Comité des droits de l’homme des Nations unies pour n’avoir pas respecté les droits de deux femmes dont l’avortement avait été interdit, alors même que leur bébé n’était pas viable. Le débat ainsi provoqué a contribué à libérer la parole.

«L’avortement est déjà une réalité en Irlande»

Depuis un référendum soumis en 1983 et approuvé à 67%, le 8e amendement de la constitution irlandaise interdit l’avortement, même en cas de viol, d’inceste, ou si le fœtus ne peut pas survivre. Seuls les rares cas où la vie de la mère est en danger font exception.

Dans les faits, pourtant, le taux d’avortement réel en Irlande est à peu près le même que dans le reste de l’Europe. Chaque année, 3500 femmes partent se faire avorter dans des cliniques au Royaume-Uni. Un millier d’autres commandent sur internet des pilules abortives.

C’est l’un des principaux arguments du camp favorable à la suppression du 8e amendement. «L’avortement est déjà une réalité en Irlande. En votant oui, nous pouvons le réguler et prendre soin des femmes qui en ont besoin.» Leo Varadkar, le premier ministre, qui est médecin, s’inquiète des risques pour les femmes qui prennent les pilules abortives sans supervision médicale. «Tôt ou tard, quelqu’un va mourir après avoir pris une de ces pilules achetées sur internet.»

La parole a commencé à se libérer

Malgré la pratique relativement courante, le sujet est longtemps resté tabou. Le poids de l’Eglise catholique, qui contrôle l’immense majorité des écoles, y est pour beaucoup. En classe, les jeunes filles apprenaient autrefois des poèmes anti-avortement. De plus, le référendum de 1983 a bloqué toute évolution progressive de la loi: seul un autre référendum peut permettre l’annulation du 8e amendement.

La parole a commencé à se libérer il y a une décennie, grâce notamment à deux cas séparés que Leah Hoctor a portés devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies. En 2010 et en 2011, Siobhan Whelan et Amanda Mellet ont appris que leur grossesse n’était pas viable. Les deux femmes ont alors découvert qu’elles n’avaient pas le droit d’avorter, même dans ces circonstances extrêmes. Toutes les deux ont dû faire le voyage au Royaume-Uni. Ajoutant au tragique, l’une des cliniques a ensuite renvoyé les restes du fœtus par simple colis FedEx…

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Toutes deux ont accepté de briser le silence et de porter leur cas devant la justice internationale. En 2016 et 2017, le Comité des droits de l’homme des Nations unies leur a donné raison. «L’équilibre qu’a choisi l’Etat entre la protection du fœtus et les droits des femmes ne peut pas être justifié dans ce cas», avait-il estimé. Dublin a été forcé de verser des compensations aux deux femmes.

Ces dossiers ont permis aux Irlandais de découvrir les limites extrêmes de leur loi. «Les gens étaient choqués et surpris», explique Leah Hoctor.

Les opposants parlent d’eugénisme

Le sujet n’en reste pas moins très sensible en Irlande. Les sondages indiquent que les défenseurs du droit à l’avortement dominent (44% contre 32% en moyenne), mais que l’écart se resserre. Le débat se concentre sur les cas les plus extrêmes – le viol, l’inceste… – évitant les discussions autour du libre choix des femmes.

Les opposants à l’avortement agitent le risque de l’eugénisme. Si le référendum est approuvé, «l’avortement sera légal pour n’importe quelle raison, […] si le bébé est inconvénient, si c’est une fille et pas un garçon, si ce n’est pas le moment», s’indigne la coalition défendant le maintien du 8e amendement.

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En cas de oui, le vote serait symbolique du changement sociétal profond que traverse l’Irlande. Dans ce pays où le divorce n’a été légalisé qu’en 1996, deux référendums sur l’avortement ont déjà eu lieu. Le premier en 1992 envisageait une libéralisation partielle. Le second en 2002 voulait un durcissement des lois, pour empêcher les femmes d’aller avorter au Royaume-Uni. A chaque fois, les propositions ont été rejetées.

Presque deux décennies plus tard, l’Irlande a beaucoup changé. Très affaiblie par de retentissants scandales, l’Eglise catholique a perdu une large partie de son influence. En 2015, le mariage homosexuel a été légalisé lors d’un référendum approuvé à 62%. Leo Varadkar, le premier ministre, est lui-même homosexuel et de père indien. Ce vendredi, les Irlandais indiqueront jusqu’où va cette transformation de la société.

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