Grande-Bretagne

L’Irlande, nœud du problème du Brexit

Le risque du retour d’une frontière explique l’intransigeance du pays sur le Brexit. Mais en cas de «no deal», le pays risque gros

La vie de Roisin est suspendue aux négociations sur le Brexit et aux interminables débats de la Chambre des communes. Chaque jour, cette femme d’une cinquantaine d’années qui habite le village de Crossmaglen, en Irlande du Nord, traverse la frontière vers la République d’Irlande, au sud. «Je suis enseignante dans une école située à vingt minutes de voiture seulement. Je n’ose imaginer la situation si la frontière était fermée, ou s’il y avait des contrôles.»

Actuellement, le passage est invisible. Il n’y a aucun garde, aucune guérite, aucun drapeau symbolique. Seuls les panneaux indicateurs passent des miles aux kilomètres. Pour Roisin, cela ne fait aucun doute, il n’y a qu’une île d’Irlande et la séparation en deux pays n’a aucun sens.

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Trois décennies de guerre civile

Depuis les accords du Vendredi-Saint, qui ont établi la paix en 1998 après trois décennies de guerre civile, faisant 3500 morts, elle pouvait faire comme si l’île était unie. La base de l’armée, qui s’était installée dans le village, est aujourd’hui à l’abandon, le mirador a été retiré et les blocs de béton ralentissant le trafic à la frontière ont été enlevés.

Le secret de cette paix est son ambiguïté. Aujourd’hui, l’île ne semble guère divisée. Les vaches broutent d’un côté de la frontière et sont traites de l’autre, il n’y a qu’un seul office du tourisme unifié, les habitants du Nord peuvent avoir un passeport irlandais ou britannique, sur simple demande. Dans le même temps, les unionistes (qui veulent rester dans le Royaume-Uni) ont conservé leur rattachement à la mère patrie et ont gagné les dividendes économiques de la paix. Les deux camps y ont trouvé leur compte, sans que personne n’abandonne son appartenance identitaire.

Nous ne prévoyons pas de contrôles à la frontière terrestre avec l’Irlande du Nord

Leo Varadkar, premier ministre irlandais

C’est pour cela que le gouvernement irlandais a insisté très tôt dans les négociations du Brexit pour éviter à tout prix le retour à une «frontière dure». Pas question de risquer le fragile équilibre politique. Mais cette exigence s’est heurtée presque immédiatement à la demande centrale des Brexiters: sortir de l’union douanière européenne, afin de pouvoir signer des accords de libre-échange avec le reste du monde.

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Comment faire pour avoir dans la même île deux droits de douane différents, avec deux régulations différentes, sans mettre de contrôles? Bruxelles a suggéré initialement de faire les vérifications à l’endroit où les marchandises rentreraient sur l’île irlandaise, au niveau des ports et des aéroports. Inadmissible, ont répondu les unionistes: cela reviendrait à mettre une frontière à l’intérieur de notre pays, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord.

Exigence inadmissible

Pour réussir la quadrature du cercle, l’Union européenne a inventé le «backstop». Celui-ci n’est censé entrer en vigueur qu’après deux ans de négociations supplémentaires. Si rien de mieux n’est trouvé d’ici là, le Royaume-Uni accepterait alors de rester dans l’union douanière européenne, mais uniquement pour les biens (pas les services).

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La Chambre des communes a jugé inadmissible cette exigence, et a rejeté en bloc l’accord. Mardi, elle a renvoyé Theresa May à Bruxelles, en lui demandant de trouver une «alternative», qu’elle n’a pas définie.

A moins de deux mois du Brexit, l’Irlande, au bord du précipice, fait donc face à un paradoxe. D’un côté, elle est celle qui a le plus à perdre d’un «no deal», qui rétablirait automatiquement une frontière. De l’autre, c’est justement pour éviter une frontière qu’elle insiste sur le «backstop», mais c’est ce qui rend un accord improbable.

L’avantage des Brexiters

Sentant la contradiction, les Brexiters poussent leur avantage. Eux assurent que jamais ils ne mettront en place de vérifications à la frontière, au nom de la paix. Et tant pis si les marchandises traversent impunément. Après tout, le commerce sur l’île est largement agricole et n’a jamais été un chemin de contrebande.

Les députés pro-Brexit défient donc l’Irlande: osera-t-elle mettre en place des vérifications, même en cas de «no deal»? Sera-t-elle celle qui risquerait de mettre la paix en danger?

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Cette pression commence à porter ses fruits. «Nous ne prévoyons pas de contrôles à la frontière terrestre avec l’Irlande du Nord», a déclaré la semaine dernière Leo Varadkar, le premier ministre irlandais, laissant entendre que les vérifications pourraient s’effectuer ailleurs, par exemple aux points de chargement et de déchargement des marchandises. Très bien, répondent les Brexiters. Dès lors, si un tel système est possible, à quoi donc sert le «backstop»? C’est à cet espoir qu’ils se raccrochent, espérant obtenir au dernier moment une concession de Dublin et de Bruxelles.

La pression grandit

La pression est d’autant plus forte que l’Irlande est le pays d’Europe qui est le plus exposée économiquement en cas de «no deal». Selon le Fonds monétaire international, elle pourrait perdre quatre points de croissance dans un tel scénario. Ses relations commerciales avec le Royaume-Uni sont très étroites et une large partie de ses marchandises à destination de l’UE transitent par ce pays.

Pour l’instant, l’Irlande tient bon. «La Grande-Bretagne veut le beurre et l’argent du beurre, s’agace Simon Coveney, le ministre des Affaires étrangères. Elle veut conserver ses lignes rouges (pour sortir de l’union douanière) et elle ne veut pas du «backstop». C’est, par définition, une contradiction.» Bruxelles la soutient. «L’accord de retrait n’est pas ouvert à la renégociation», assure Donald Tusk, le président du Conseil européen. Diront-ils la même chose courant mars, quand le «no deal» deviendra une possibilité très concrète?

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