L’Irlande a signé sa «reddition» à l’Union européenne et au Fonds monétaire international (lire LT du 23.12.2010), qui ont accepté un plan de sauvetage de dizaines de milliards d’euros, estime la presse de l’île, prédisant la chute imminente d’un gouvernement qu’elle dit «responsable de la faillite». D’ailleurs, le Premier ministre, Brian Cowen, a rejeté les appels à sa démission immédiate, tout en annonçant des législatives anticipées au début de l’année prochaine, après le vote du budget. Il a en outre confirmé que son gouvernement présenterait mercredi son plan d’austérité sur quatre ans, qui est très contesté par la population.

«Les modalités et la teneur de ce nouveau plan indiquent d’ores et déjà que, tout comme pour la Grèce, une solution a été trouvée alors que l’on était au bord du précipice», se réjouit le Corriere della sera, qu’a lu et traduit le site Presseurop. Une solution? «Après deux semaines de mensonges flagrants, [le gouvernement] va mendier à Bruxelles», oui, s’insurge l’ Irish Sun. «Des bureaucrates non élus vont dorénavant gérer nos affaires. Cependant, il nous reste un pouvoir: celui de sanctionner ceux qui sont responsables d’avoir détruit notre nation. Le FMI et l’UE sauveront notre économie. Il n’y a que nous qui pouvons sauver notre nation», estime-t-il. Titrant sur «une reddition éhontée», l’ Irish Daily Mail dénonce lui aussi une «capitulation sans précédent», estimant que le gouvernement de centre droit a «mis fin à nonante ans d’indépendance» et que «le drapeau blanc a été hissé». Quant à l’ Irish Times, il pense que «des élections anticipées sont nécessaires afin de mettre fin à cette ignominie». Pour lui, «la coalition ne durera certainement pas jusqu’au printemps.» Plus largement, il déplore cette «affaire honteuse»: «Ayant obtenu notre indépendance de la Grande-Bretagne afin d’être les maîtres de notre sort, nous venons maintenant d’abandonner notre souveraineté.»

France 24, qui a fait sa propre revue de presse, cite l’International Herald Tribune, pour laquelle «la menace de chaos force la main aux Irlandais»: «Après des mois passés à essayer de persuader les investisseurs et l’Europe qu’ils arriveraient à survivre à la crise financière sans aide extérieure, l’Irlande a finalement cédé.» Le Wall Street Journal explique, lui, que le plan d’aide «menace Cowen», les parlementaires et les électeurs étant «furieux», ce que confirme l’envoyée spéciale du Monde. Car «l’illusion d’une prospérité sans fin s’installait dans l’île devenue un petit paradis fiscal», analyse Libération: «Le miracle n’aura duré qu’une décennie et l’Irlande paie aujourd’hui ces années folles. Elle qui donnait des leçons de libéralisme bien compris a dû par deux fois mendier le sauvetage de ses banques.» France-Soir, sur ce terrain-là, n’y va pas par quatre chemins: «Pendant des années, ce petit pays a profité à outrance de la manne déversée par ses partenaires européens, tout en organisant un système de dumping fiscal et social. […] Pour attirer les investissements, pour voler les emplois, en particulier à la France et à l’Allemagne.» «Profitant d’un laxisme d’une Europe au libéralisme aveugle, les Irlandais ont obtenu à la fois le beurre et l’argent du beurre. […] Problème: loin de faire fructifier leur pactole, ils l’ont gaspillé dans une totale irresponsabilité.»

L’ Irish Independent se félicite pour sa part qu’«enfin, quelqu’un contrôle ce pays». «Malheureusement, ce quelqu’un est représenté par des équipes de l’UE, du FMI et de la BCE. Leur présence montre l’échec de la gestion de nos propres affaires. En clair, nous sommes en faillite.» Il y voit «un échec humiliant, mais aussi une occasion pour l’Irlande de renouer avec la fierté et la confiance», écrit Courrier international: «C’est un échec pour les banques, qui se sont comportées sans la moindre prudence, ont induit le gouvernement en erreur et nous ont vidé les poches.» Le Guardian renchérit: «Des politiciens ineptes, des banquiers cupides et des spéculateurs immobiliers ont torpillé les certitudes sur lesquelles était fondée la vision que nous avions depuis peu de nous-mêmes.»

Mais attention, prévient la Frank­furter Allgemeine citée par Presseurop, qui propose un bon dossier sur le sujet: «Lorsqu’un Suisse, patron de la Deutsche Bank, professe son amour de l’Europe, la prudence est de mise.» Son message «est clair: les pays européens doivent apporter leur aide financière à l’Irlande». Mais ce qu’il «ne dit pas apparaît toutefois […] lorsqu’on y regarde à deux fois: en aidant l’Irlande, l’Europe [aide] aussi les banques allemandes, deuxième plus grand créancier du pays après le Royaume-Uni. […] Une fois encore, [elles] flairent la bonne affaire. Les responsables politiques jouent le jeu et ne pipent pas mot.»

Plus clairement encore, pour le Correio da Manhã portugais, «Berlin est désormais la véritable capitale de l’Europe». Mais de toute manière, «les crédits et les garanties accordés à la Grèce et à l’Irlande sont un moindre mal, comparé au naufrage potentiel de l’économie européenne», estime pour sa part le quotidien finlandais Kainuun Sanomat, relayé par le site Eurotopics. «La tâche la plus importante aujourd’hui est de sauver l’Europe», insiste le journal économique hongrois Világgazdaság.