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Lise Han, le casse-tête chinois

L’ex-amante du maire de Tours qui s’est suicidé est accusée d’escroquerie dans le cadre de l’affaire des «mariages asiatiques». Son procès a repris ce mardi

Surnommée Mata-Hari ou Lilipute, Lise-Han reste un mystère dans la bonne ville de Tours. — © (Rémy Artiges pour Libération) 
Surnommée Mata-Hari ou Lilipute, Lise-Han reste un mystère dans la bonne ville de Tours. — © (Rémy Artiges pour Libération) 

On sonne à la porte l’esprit encombré de toutes les vacheries lues et entendues à son sujet. Depuis que l’affaire des mariages chinois est sortie dans la presse, en août 2011, Lise Han est devenue «Mata Hari», «le fantôme de l’hôtel de ville» ou encore «Lilipute», une intrigante «manipulatrice et menteuse».

Le cadre n’aide pas. En cette fin de journée automnale, la ruelle déserte du Vieux Tours où réside «la favorite» a de faux airs du Londres de Jack l’Eventreur. Si Lise Han n’a tué personne, les magouilles autour des noces factices pour développer les liens entre Tours et la Chine ont fini par pousser son amant au suicide. «Sa conscience la poursuivra», écrivait celui-ci dans une lettre d’adieu en avril.

Lui, c’est Jean Germain, sénateur (PS), qui fut maire de la préfecture d’Indre-et-Loire pendant près de vingt ans. Il s’est tué au premier jour de son procès pour «complicité de prise illégale d’intérêts et complicité de détournement de fonds publics». Lise Han est quant à elle poursuivie pour «prise illégale d’intérêt» et «escroquerie».

Ajournés après le drame, les débats ont recommencé mardi. Han est soupçonnée d’avoir été gérante de l’entreprise organisatrice des mariages alors qu’elle était chargée des relations franco-chinoises à la mairie. Montant total des marchés publics dont elle aurait bénéficié: un peu moins de 1 million d’euros entre 2008 et 2011. Elle a toujours assuré ignorer que sa position était illégale et dément avoir touché l’argent sur son compte personnel.

La porte s’ouvre sur une quinquagénaire aux yeux copieusement maquillés et aux cheveux ondulés à coup de fer à friser. La Franco-Taïwanaise en jean troué et pull marron fait plus jeune que ses 53 ans. Elle tient sous le bras un livre, avec, en couverture, le visage de Jean Germain. Au cours de l’entretien, ses doigts se baladent machinalement sur la jaquette de l’ouvrage, caressant le crâne chauve de «monsieur le maire», comme elle dit.

À la manière de certains politiques, elle commence souvent ses phrases en nous interpellant, et tente de distiller ses silences pour ménager ses effets. L’opération séduction est en marche. Elle s’essaie diva avec une main sur la joue et le regard pénétrant, mais parfois s’emporte, se perd dans ses propos. Elle est née à Kaohsiung, deuxième ville de Taiwan avec son million et demi d’habitants. Elle a étudié la communication à Taipei, capitale de l’île revendiquée par la Chine. Elle garde un accent prononcé, a par moments des difficultés à manier le français.

Fille d’un haut fonctionnaire du ministère des Transports et d’une gérante d’une société de cinéma «qui achète des films américains», Lifang – son vrai prénom, francisé au moment de sa naturalisation dans les années 90 – vit une «enfance heureuse». Avec ses deux frères et sa sœur, ils reçoivent une «éducation d’influence japonaise, sévère et exigeante». À la fin de ses études, ses parents lui offrent le choix entre «une voiture ou un voyage en Europe». Elle a 22 ans quand elle s’envole pour la France et s’installe à Tours. La jeune femme y fréquente les Beaux-Arts. Aux murs de son appartement, haut de plafond avec poutres apparentes, quelques-uns de ses tableaux, mélancoliques, sont suspendus.

Sa «chambre» est dans un lieu encombré de tristesse. Dans un coin, un lit une place – le sien – se fait avaler par le bric-à-brac environnant. Son plus jeune fils, ado, vit au bout du couloir. Les deux aînés, issus d’une première union, font des études de chinois et de communication à Taipei. L’actuel mari de Lise Han, Vien Loc Huynh, occupe l’étage supérieur. Cet administrateur informatique chez LVMH est poursuivi pour complicité dans l’affaire des mariages chinois.

Le couple est toujours marié mais vit séparément depuis plusieurs années, en «amis»., Entre le salaire de Huynh, le chômage de Han et les 30 000 euros de dommages et intérêts obtenus l’an dernier aux prud’hommes dans un autre volet de l’affaire des mariages chinois, ils disposent chaque mois de 7 000 euros.

Tout, dans la vie de Lise Han semble enchevêtré, non-linéaire. Restauratrice un jour, elle fonde sa société d’import-export le lendemain. Son entreprise passe, en dix ans, de l’importation de chaussures de golf à l’organisation des mariages chinois en faisant un détour par la filière des tringles à rideaux. Des choix surprenants qu’elle justifie avec légèreté. On oublie trop facilement qu’elle a passé cinq mois en prison, qu’elle pourrait y retourner et que l’homme qu’elle a longtemps fréquenté s’est suicidé.

Pourtant, «il y a un être humain» derrière la façade, souligne une de ses amies. Une personne «pudique», qui «refuse de montrer ses faiblesses». C’est quasiment le sourire aux lèvres, pourtant, que Lise Han évoque ses séjours en prison. Un jour, elle a dû retourner derrière les barreaux après s’être débarrassée de son bracelet électronique à coups de ciseaux. «J’avais de l’eczéma», se justifie-t-elle en mimant la scène.

Le bagou de celle qui n’est «impressionnée par personne» ne l’a pas empêchée de finir par se brûler les ailes en s’immisçant en politique. Un domaine auquel elle ne connaît pas grand-chose et dans lequel, comme pour le reste, son humeur est changeante. Sarkozy en 2007, Hollande en 2012. Une ancienne élue de Tours est persuadée que c’est «l’audace extraordinaire» de Han qui «fascinait» un Jean Germain sensible aux «gens un peu interlopes».

Ils se rencontrent à l’hiver 2007, lors de la célébration du nouvel an chinois. La franco-taïwanaise participe à l’organisation des festivités. Dans les mois qui suivent, les deux amants se voient quelques fois «à son bureau vers 18 ou 19 heures. Dans la mairie, il n’y avait plus que l’agent de sécurité en bas». «Deux fois par mois», ils se voient dans la maison de Germain, un peu à l’écart de la ville.

Quand il est élu sénateur, en 2011, ils se retrouvent au jardin du Luxembourg. «C’était très profond comme histoire. Un amour impossible parce qu’on était tous les deux en couple et qu’il était une personnalité publique. On en souffrait beaucoup.» Les proches du défunt n’y croient pas. Qu’importe, elle nous fait écouter un message laissé par Jean Germain sur son répondeur en 2012: «Lifang, […] on est en retard au Sénat […], je suis désolé de ce retard qui ne nous permet pas de nous voir, mais c’est vraiment indépendant de ma volonté […], je vous embrasse.»

La voix est fébrile. «Même en faisant l’amour on se vouvoyait», confie-t-elle. À l’époque, Lise Han est détestée par l’entourage du maire, témoin de son emprise sur lui. On lui colle alors l’image désastreuse qu’elle a toujours. Si elle a accepté qu’on fasse son portrait, c’est d’ailleurs parce que, «de toute façon, ça ne peut pas être pire».