L’écrivain turc Nedim Gürsel partage son temps entre Paris et Istanbul. La plupart de ses romans ont pour cadre son pays natal. Attaché à la liberté d’expression, il se montre sévère à l’égard du pouvoir actuel. D’autant plus, qu’un de ses livres, les Filles d’Allah (Le Seuil, 2009) lui a valu des poursuites judiciaires, en 2005, pour insultes contre l’islam.

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Recep Tayyip Erdogan est-il devenu un autocrate?

Je n’ai jamais cru que Recep Tayyip Erdogan œuvrait pour la démocratie. Quand après être arrivé au pouvoir en 2002, le Parti de la justice et du développement (AKP), s’est tourné vers l’Europe et a ouvert des négociations en vue d’une adhésion, je suis resté circonspect. Avec le recul, ces manœuvres politiciennes en direction de l’Europe apparaissent comme une tactique pour contrecarrer le poids de l’armée. Je me réjouis que les militaires aient été chassés de la sphère politique grâce à l’AKP de Recep Tayyip Erdogan, mais ce dernier l’a accompli pour asseoir son propre pouvoir. Contrairement à une partie des intellectuels, je ne crois pas que l’islam conservateur, celui de l’AKP, soit compatible avec la démocratie. Aujourd’hui, on assiste à une dérive totalitaire en Turquie, les attaques contre les journalistes, la presse, en général et les écrivains en sont un des signes évidents. Il lorgne sur la Russie de Vladimir Poutine, qu’il semble avoir pris pour modèle.

La Turquie est-elle aujourd’hui plus divisée qu’elle ne l’était?

Recep Tayyip Erdogan a gouverné en stigmatisant ceux qui lui déplaisaient. Tantôt les Kurdes, tantôt ceux qui n’étaient pas assez islamistes à ses yeux. Dans ses discours, il n’a cessé de pointer du doigt des ennemis. Il est même entré dans la sphère privée des gens pour leur donner des leçons de morale. Par exemple en leur suggérant de boire du jus de raisin plutôt que du vin. Ces remarques interfèrent directement avec la façon de vivre des Turcs. Moi, je tiens à siroter mon Raki (ndlr: eau-de-vie à base de raisin et aromatisée à l’anis) au bord du Bosphore, cela ne regarde que moi. 60% des électeurs lui ont signifié le 7 juin dernier qu’ils ne voulaient pas lui donner plus de pouvoir au détriment du parlement, mais Recep Tayyip Erdogan semble ne pouvoir accepter cette réalité.

Quel que soit le résultat, comment la Turquie pourra-t-elle panser ses plaies?

Je ne suis pas optimiste. A cause de sa politique catastrophique en Syrie et à l’égard des Kurdes, la Turquie est enlisée dans un bourbier. De surcroît, elle est de plus en plus isolée, tournée vers l’est et le passé plutôt que vers l’Europe. Certes les Etats européens portent une part de responsabilité: en fermant leurs portes ils ont poussé la Turquie dans la mauvaise direction. Il ne peut y avoir de démocratisation en Turquie sans rapprochement avec l’Europe. Or, nous en sommes loin. Le président a résolument tourné le dos aux valeurs européennes, à l’Etat de droit et à la laïcité.

Est-ce Erdogan ou la société turque qui se replie sur le conservatisme religieux?

Les conservateurs sont nombreux en Turquie et Recep Tayyip Erdogan les a encouragés, leur a donné des moyens. Notamment en multipliant les écoles coraniques et grâce à son emprise sur les médias. Il reste une importante minorité attachée à la liberté d’expression, à la laïcité. Mais elle est menacée, car le pouvoir tente de la museler.

Livre à venir: «Le fils du capitaine», Nedim Gürsel, Le Seuil, février 2016