Religion Mondialement diffusée depuis les attentats de Paris, une «Lettre ouverte au monde musulman» appelle l’islam à être «au niveau des défis de l’époque»

Rencontre avec son auteur, le philosophe Abdennour Bidar

L’impulsion lui est venue par un «effet de trop-plein», un haut-le-cœur provoqué par cet été de braises et de sang qui a vu l’Etat islamique déployer son empire du mal sur l’Irak et la Syrie. C’est d’abord pour lui, «comme ça», qu’Abdennour Bidar couche par écrit les réflexions tirées de son malaise dans une «Lettre ouverte au monde musulman». Il n’y va pas de main morte: «D’où viennent les crimes de ce soi-disant «Etat islamique»? Je vais te le dire, mon ami [le monde musulman, ndlr]. […] Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps.» Mi-octobre, le magazine Marianne est le premier à repérer ce texte plein de souffle, le Hufftington Post Québec le publie à son tour sur son site. La lettre fait parler d’elle, mais rien à voir, alors, avec l’engouement qu’elle s’est mise à susciter après l’équipée terroriste des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly à Paris. Depuis le 7 janvier, elle a enregistré des centaines de milliers de clics; elle s’affiche partout sur Facebook et rebondit de boîte mail en boîte mail. Elle est dorénavant en cours de traduction en anglais, en italien et en arabe et son auteur a prévu de l’enrichir. «C’est une énorme surprise, j’étais à mille lieues de m’attendre à une telle réaction», confesse Abdennour Bidar.

Plume alerte, verbe clair et physique télégénique, ce normalien de 44 ans est l’intellectuel français que les médias s’arrachent ces jours, de ceux dont on attend qu’ils trouvent du sens par-delà l’impensable. Et lui, encore mieux que les autres, puisqu’il a l’originalité d’avoir un pied dans chacun des deux mondes qui se regardent en chiens de faïence, l’islam et l’Occident, et que sa pensée a été façonnée à la rigueur de deux écoles que tout oppose, celle de la rationalité, la philosophie, et celle de l’intuition, le soufisme. «Je considère qu’il est de ma responsabilité d’intervenir pour apaiser les esprits, et éviter que se perpétue cette logique d’accusation réciproque entre la France et ses musulmans. Elle est mortifère.»

Le Temps l’a rencontré au Ministère de l’éducation nationale, à Paris, où il est chargé de mission sur la pédagogie de la laïcité. Bureau vaste, lumière blême. Il n’y a qu’une seule tache de couleur au mur, la couverture du Charlie Hebdo d’avant la tuerie, celle qui croque Michel Houellebecq en mage sarcastique. Cette pièce est son «havre de tranquillité», où il reprend ses esprits après l’effervescence des jours précédents. Coïncidence sinistre, au moment même où l’Hyper Cacher était pris en otage, il animait en direct sur France Culture son premier numéro de Cultures d’islam, émission hebdomadaire qu’il a héritée d’Abdelwahab Meddeb, l’essayiste et poète décédé l’an passé. On l’a vu aussi sur les plateaux, la rage au ventre et le front contracté, vomir les bourreaux de Charlie Hebdo et leurs consorts, ces «voleurs de l’identité musulmane qu’ils ne méritent pas».

«Fini, maintenant je filtre les sollicitations. J’ai besoin de réfléchir et de me remettre à écrire.» Il vient de boucler une page pour Le Figaro. En début d’année, il critiquait le dernier Houellebecq dans Libération. «J’ai rigolé, mais sa représentation de l’islam «modéré», femmes voilées et polygamie, me reste en travers de la gorge.»

Comme il n’a pas digéré que les musulmans du monde entier ne condamnent pas plus vigoureusement «le cap de barbarie» franchi haut la main par l’Etat islamique. «Il y a eu de l’indignation, certains se sont élevés pour dire «#NotInMyName». C’était bien, mais pas assez. C’est comme laisser partir un membre de sa famille en vrille sans prendre ses responsabilités.» En tant que croyant, sa force intérieure, travaillée par des années de soufisme, l’empêche de céder au doute: «Je suis certain que les choses peuvent s’arranger, même si les signaux extérieurs sont tous décourageants.» En tant que philosophe de culture musulmane, il se fait un devoir d’être «dans une réflexion critique». Critique, c’est peu dire. D’après lui, l’islam est «très malade», prisonnier de ses archaïsmes et bouffi de certitudes qu’il est incapable de remettre en cause pour se réinventer. En deux mots: «Pas du tout au niveau de sa propre histoire et des défis de l’époque.»

Sous d’autres plumes et dans d’autres bouches, de telles admonestations vaudraient a minima à leurs auteurs de sérieux soupçons d’islamophobie. Abdennour Bidar lâche un sourire crispé: «Le rôle du philosophe, c’est d’être un poil à gratter. Socrate a été condamné à boire la ciguë, Spinoza a été «excommunié». Ce que je tiens à dire, c’est que l’islam doit sortir de l’autosatisfaction. Sinon, on stagne, puis on régresse.» A ce titre, il assume son rapport de «fidélité infidèle» par rapport à sa religion. Et il rappelle qu’il a toujours mené ses critiques sur un double front, les dérives de l’islam et celles de la modernité occidentale.

S’il a écopé de commentaires acerbes, sa lettre ouverte ne lui a pas attiré de menaces. «Je ne suis ni dans la haine, ni dans l’agressivité. J’aimerais croire que cela me protège», dit-il, en concédant une certaine naïveté. Ce dernier texte, qui résonne si fort avec l’actualité, n’a rien d’un coming out. Cela fait une décennie que ce spécialiste de Mohamed Iqbal, le penseur réformiste de Lahore auquel il a consacré sa thèse, défend livre après livre* sa vision d’un islam sans soumission et fraternel. «C’est bien beau, dit-il des musulmans de France, de réclamer la liberté de pratiquer sa religion. Encore faut-il se donner à soi le droit d’être libre vis-à-vis de sa religion.»

Lui-même a bataillé dur pour trouver le point de conciliation entre ses différents univers. Il y est parvenu à ses 30 ans, au moment même où les débats sur l’islam se sont enflammés sous le souffle des attentats du 11-Septembre. Abdennour Bidar est né musulman, à Clermont-Ferrand, d’une mère auvergnate, une intellectuelle catholique qui s’était tournée vers le soufisme. Il doit son nom de famille à l’époux marocain de sa mère, un adepte du tabligh, un courant littéraliste aux antipodes du soufisme. «C’était une situation très difficile. Pour mes copains français, j’étais Abdennour, donc Arabe. Pour les Arabes, je ne pouvais pas être musulman, puisque je n’en avais pas la culture. Mes tentatives d’explication étaient perdues d’avance.» Tous les vendredis, il se rend à la mosquée, sa petite djellaba dans un sac. Et le week-end, il rejoint son grand-père, un ancien résistant communiste, farouchement athée et cultivateur de vignes. «Grâce à lui, je n’ai jamais eu les pieds dans le même sabot, ou, si j’ose dire, dans la même babouche.»

* Dernier ouvrage publié: «Histoire de l’humanisme en Occident», Armand Colin, 2014.

«C’est bien beau de réclamer la liberté de pratiquer sa religion. Encore faut-il se donner à soi le droit d’être libre vis-à-vis de sa religion»