Débat

L'islam déchire la gauche française

Dans son dernier ouvrage consacré au djihadisme en France, Gilles Kepel évoque l’islam comme point de rupture au sein de la gauche et explique comment les musulmans se sont substitués aux prolétaires dans certains discours

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, Gilles Kepel explore les origines du djihad en France dans Terreur dans l’Hexagone, ouvrage qui vient de paraître*. Synthèse magistrale, ce texte éclaire la rencontre de divers courants, en France, comme à l’étranger, qui vont aboutir à l’émergence d’une jeunesse française déracinée, en rupture avec la République, et qui en viendra à embrasser le combat armé d’idéologues de l’islam intégral prônant la guerre civile en Europe comme stratégie de conquête.


Dans un chapitre consacré aux massacres de janvier 2015 perpétrés à la rédaction de Charlie Hebdo et dans un supermarché Hyper Casher, le chercheur explique comment la présence de l’islam en France est devenue l’un des principaux marqueurs qui divise la gauche, y compris au sein de l’hebdomadaire. Entre une gauche «laïcarde» qui, à travers certains individus, dérive vers l’extrême droite et une gauche «islamophile» qui en vient parfois à faire le jeu des intégristes au nom de la lutte contre l’impérialisme, c’est la guerre. Une «guerre picrocholine», dit Gilles Kepel, qui a empêché de voir l’émergence d’un djihad pourtant très français.

Un extrait du livre (les pages 283 à 285):

«[…] Le meurtre de l’économiste Bernard Maris, à soixante-huit ans, très engagé à gauche, ancien altermondialiste, rédacteur à Charlie Hebdo, mais aussi chroniqueur de radio et de télévision […], consomme le divorce entre toute une tradition progressiste laïque, militant depuis des décennies pour la défense des droits des immigrés, et ceux de leurs enfants pris dans l’exacerbation identitaire islamique.

Il prolonge non seulement la rupture précédemment observées, lors des manifestations pour Gaza en juillet 2014, entre les soutiens «anti-impérialistes» habituels de la cause palestinienne d’un côté et les zélateurs du Hamas et de Daesh de l’autre, mais également cet épisode emblématique de l’affaire Nemmouche où ce descendant des «potes» maltraite le prisonnier dont il a la garde dans une geôle syrienne de Daesh, le journaliste Didier François, créateur du fameux slogan «Touche pas à mon pote». Ce Kulturkampf au sein de la gauche française, qui brise des solidarités politiques autrefois structurantes, se cristallise autour de la question des caricatures du Prophète publiées par Charlie Hebdo, la ligne de faille qui taraude le consensus voulu par les manifestants qui scandent «Je suis Charlie» et mettra à mal leur idéal.

L’anticléricalisme est une composante de l’esprit soixante-huitard illustré par l’hebdomadaire, en phase avec son public lorsqu’il brocarde une Eglise catholique ou des pasteurs protestants assimilés à la défense d’un ordre moral et de hiérarchies sociales que le gauchisme a en horreur. Au début de la décennie 1970, l’islam est encore totalement étranger au débat politique français, dans lequel il ne fera irruption qu’au moment de la révolution iranienne en 1978-1979. Michel Foucault, à l’époque le gourou de l’intelligentsia d’extrême gauche en même temps qu’une figure emblématique homosexuelle, qui contribuera puissamment à rendre légitimes les revendications de la communauté gay en opposition à l’universalisme normatif hérité des Lumières, développe en parallèle une fascination acritique pour la révolution islamique en Iran et l’ayatollah Khomeyni.

Au cours de la décennie suivante, des marxistes pour lesquels les organisations islamistes […] ne s’assimilaient qu’à un «fascisme régressif», selon la formule de l’orientaliste Maxime Rodinson, commencent à réfléchir à un rapprochement anti-impérialiste avec ces derniers. A la manière des mouvements messianiques protestants allemands, tels les anabaptistes dirigés par Thomas Münzer, ils voient dans des groupes recrutant nombre de leurs adhérents dans les milieux défavorisés un allié objectif pour leur combat contre la bourgeoisie. La critique traditionnelle de la religion comme «opium du peuple» est mises au rancart, afin de garder accès à des masses populaires qui ont déserté les partis communistes, dont la chute du mur de Berlin à la fin de cette décennie sonne le glas. Pour certains, au «prolétariat» comme levain de l’avenir radieux de l’humanité se substituent «les musulmans». Ces derniers deviennent la figure par excellence des opprimés, une adéquation qu’avait déjà tentée avant la révolution iranienne l’intellectuel Ali Shariati. A l’occasion de sa traduction des Damnés de la terre de Frantz Fanon en persan, il avait rendu les concepts marxistes d’opprimés et d’oppresseurs utilisés par le révolutionnaire antillais par les termes coraniques de mostadafin et mostakbirin, respectivement, et mot à mot, «affaiblis» et «arrogants», des catégories où la dimension morale et religieuse l’emporte sur la signification sociopolitique.

Ce processus de porosité entre les discours islamiste et gauchiste est exprimé en 1994 par The Prophet and the Proletariat, de Chris Harman, fameux leader d’un mouvement trotskiste britannique qui estime possible de pactiser avec les islamistes dans certaines circonstances. Il trouvera sa prolongation en France avec l’engagement du Monde diplomatique et d’Alain Gresh, longtemps cadre influent du parti communiste, aux côtés de Tariq Ramadan au sein du Forum social européen en 2003. Dans cette perspective, les croyances de ces nouveaux alliés ne sont pas susceptibles d’être critiquées, sous peine de rompre les liens restaurés à grand-peine entre la vieille garde marxiste, dont les soutiens populaires propres ont disparu, et les masses paupérisées des banlieues, désormais inéluctablement islamisées à leurs yeux. Entre ces papys touchés par la grâce de Tariq Ramadan et les anciens gauchistes qui demeurent anti-cléricaux, la rupture sur les valeurs devient inévitable, et le débat autour de Charlie Hebdo la pousse au paroxysme. Il occultera la réflexion sur la nature et la signification du djihadisme, en l’enfermant dans un affrontement purement idéologique, propice à moult éditoriaux virulents, plateaux de télévision superficiels et publications d’éphémères best-sellers où s’ébroue une intelligentsia française qui a réduit son analyse de la société qu’elle ne connaît plus à une série d’incantations contradictoires.

Dans cette histoire, Charlie Hebdo n’a pas eu un itinéraire rectiligne. En 1982, l’hebdomadaire met la clé sous la porte, faute de ventes: le titre antiraciste, écologique et antimilitariste a perdu sa tonicité, une partie de la rédaction est partie, et il devient décalé par rapport à «l’air du temps» des années Mitterand. Son humour caustique d’antan bascule alors dans une scatologie généralisée qui déconcerte son lectorat. Il est repris dix ans plus tard, en 1992, sous la houlette de l’humoriste Philippe Val, qui le dirigera jusqu’en 2009 quand, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il sera nommé à la tête de France Inter. Cette dérive vers la droite d’anciens gauchistes – notamment sous la prégnance de l’islamisation du discours dans les couches populaires – est poussée au paroxysme, dans les mêmes années, par le site «Riposte laïque», fondé par un ex-trotskyste et désormais soutien du Front national, ou par l’intermédiaire de Robert Ménard, élu maire de Béziers en 2014 avec l’appui de ce parti.

A Charlie Hebdo, c’est dans les lendemains du 11 Septembre que s’exacerbent des clivages dans une rédaction où domine encore la gauche radicale, à l’occasion d’une recension élogieuse du livre d’Oriana Fallaci La Rage et l’Orgueil, dont les propos virulent contre l’islam en général, par-delà la critique des islamistes et d’al-Qaida, déclenchent une vaste polémique. En 2003, le titre prend position, comme une partie de l’extrême gauche laïque, contre la participation de Tariq Ramadan au Forum social européen de Saint-Denis. La lutte contre l' «intégrisme musulman» va devenir dès lors un des axes de l’hebdomadaire et cristalliser les tensions. Elles éclatent en février 2006 lorsqu’il reprend les caricatures du Prophètes publiées dans le quotidien danois Jyllands-Posten, suscitant une action en justice de l’UOIF et de la Mosquée de Paris, dont elles seront déboutées. Mais la réputation d' «islamophobie» de Charlie Hebdo est désormais bien établie en milieu musulman et dans les cercles de gauche et d’extrême gauche qui s’interdisent de critiquer l’islam, pour les raisons évoquées ci-dessus.»

Référence:

Terreur dans l’Hexagone, Genèse du djihad français, Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Gallimard, 330 pages.


Discutez avec Gilles Kepel

Le politologue et sociologue se prête au chat en direct sur notre site, ce mercredi 27 janvier, de 17h à 18h.

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