Longtemps admiré pour ses capacités d’intégration de différentes communautés ethniques, culturelles et religieuses, le modèle multiculturel britannique est en train de chanceler. Selon l’enquête annuelle British Social Attitudes Survey, publiée mardi par le National Centre for Social Research, un centre de recherche indépendant, près de la moitié des Britanniques estiment qu’il a échoué. En effet, pour 45% d’entre eux, le pluralisme religieux a causé du tort au pays. 52% pensent que la religion est un facteur de division majeur dans le pays. L’islam est la religion qui suscite le plus de préoccupations; seuls 23% des Britanniques ont des sentiments positifs à l’égard des musulmans, alors que 34% expriment une opinion hostile. Et 55% s’opposeraient à la construction d’une grande mosquée dans leur voisinage.

Selon David Voas, professeur spécialiste des populations à l’Université de Manchester, et co-auteur du chapitre consacré la religion, l’islam est perçu comme une «menace pour la cohésion sociale» et «l’identité nationale». Dans l’analyse des résultats de l’enquête qu’il a livrée pour le quotidien Telegraph, il cite la «taille et la visibilité» des communautés islamiques comme des facteurs de préoccupation pour la société britannique. En conséquent, une majorité de la population se dit favorable à une limitation de la liberté d’expression. L’enquête constate une grande suspicion à l’égard des personnes qui expriment des points de vue très religieux, et une large réticence envers l’intrusion des questions de religion dans la sphère publique.

Ces inquiétudes commencent à être prises au sérieux par les autorités britanniques. A la mi-janvier, le gouvernement a interdit un groupe islamiste radical, Islam4UK. Celui-ci projetait d’organiser une manifestation à Wootton Bassett, une ville située non loin de Londres, où sont rendus les hommages aux soldats tués en Afghanistan.

Le 18 janvier, le district londonien de Newham a refusé le projet de construction d’une grande mosquée près du site des Jeux Olympiques, qui auront lieu en 2012. Le mouvement islamiste radical Jama’at at-Tabligh occupait déjà les lieux illégalement, et projetait d’y construire la plus grande mosquée d’Europe. Or cette organisation internationale, qui a fait de Londres son siège européen, est réputée pour son idéologie anti-occidentale intransigeante, et soupçonnée par les services secrets britanniques d’avoir des liens avec Al-Qaïda. De plus, la Jama’at at-Tabligh est directement issue de l’école fondamentaliste sunnite déobandie, qui a aussi donné naissance aux talibans. Outre-Manche, les Déobandis, qui prêchent la haine contre l’Occident, contrôlent 600 des 1350 mosquées du pays, selon un rapport de police que s’était procuré le quotidien Times en 2007.

Enfin, l’attentat manqué du Nigérian Umar Farouk Abdulmutallab, qui s’est radicalisé alors qu’il fréquentait le University College London, a attiré l’attention sur les mouvements et les sociétés islamiques présentes sur les campus universitaires. L’un de ces mouvements, le Hizb ut-Tahrir, a largement infiltré les universités britanniques. Né en 1953 d’une scission avec les Frères musulmans, il a établi son quartier général à Londres et opère dans plus de 70 pays. Bien qu’il affiche des intentions pacifiques, le Hizb ut-Tahrir appartient à la mouvance islamiste radicale. Il veut instaurer un califat mondial. Selon le spécialiste suisse de l’islam Zidane Meriboute, auteur d’un livre récent consacré en partie à l’islamisme international, ce mouvement se prépare à une confrontation avec l’Occident, dont il rejette la culture. Il est interdit en Allemagne et en Egypte, et étroitement surveillé par le gouvernement britannique. La semaine passée, le Times découvrait qu’un professeur de la prestigieuse London School of Economics (LSE) était membre du Hizb ut-Tahrir et faisait des prêches à caractère politique lors de la prière du vendredi. Des prêches qui incommodaient nombre de musulmans modérés, mais auxquels la LSE n’avait rien à reprocher.

Ces événements sont du pain bénit pour l’opposition conservatrice. Qui voit dans les craintes des Britanniques une occasion de se séduire les électeurs en vue des élections législatives qui auront lieu au printemps. Le leader des Tories, David Cameron, a fait de l’immigration un thème de campagne (lire LT du 12.01.2010). Reprenant à son compte une idée récemment exprimée par Lord Carey, l’ancien archevêque de Canterbury, il souhaite favoriser une immigration susceptible de renforcer l’identité chrétienne de la Grande-Bretagne.

*Zidane Meriboute, Islamisme, Soufisme, Evangélisme. La guerre ou la paix, Labor et Fides, 2010