L’opposant islamiste tunisien Rached Ghannouchi a été accueilli dimanche à Tunis par des milliers de partisans, après plus de 20 ans d’exil. Son retour constitue un test pour la Tunisie de l’après Ben Ali, le président déchu qui avait impitoyablement maté les islamistes au début des années 90.

A son arrivée à l’aéroport de Tunis, où les forces de l’ordre se faisaient très discrètes, Rached Ghanouchi a lancé «Allah Akbar» («Dieu est le plus grand») les bras tendus vers le ciel. Il a évité de faire toute déclaration sur ses projets politiques.

Dans le hall du terminal plein comme un oeuf, des milliers de partisans d’Ennahda, son parti, avaient attendu leur «héros» plusieurs heures. A pleins poumons la foule alternait l’hymne national et de vibrants «Allah Akbar».

La présence de cette foule constitue une démonstration de force sans précédent en faveur d’Ennahda depuis deux décennies. «Non à l’extrémisme, oui à l’islam modéré», pouvait-on lire sur une des banderoles déployées par les partisans de cheikh Ghannouchi. «N’ayez pas peur de l’islam», exhortait une autre.

Quelques dizaines de militants pour la laïcité étaient venus à l’aéroport pour dire leur rejet de «l’islamisme, de la théocratie, de la charia et de la stupidité». Samedi des centaines de femmes avaient manifesté à Tunis pour défendre l’émancipation acquise depuis plus d’un demi-siècle.

Le calme est globalement revenu en Tunisie depuis l’exclusion jeudi des anciens caciques de l’ancien régime du gouvernement dirigé par le premier ministre Mohammed Ghannouchi - sans lien de parenté avec le leader islamiste. L’esplanade de la Kasbah, haut lieu des protestations, était totalement bouclé par les militaires samedi, mais aucune tension n’était palpable dans les rues de la médina voisine et le centre-ville avait repris un aspect normal.

Les islamistes n’ont pas paru jouer un rôle moteur dans le mouvement de contestation qui a abouti au renversement de régime. Mais le retour de Rachid Ghannouchi pourrait les galvaniser et des analystes estiment que la mouvance islamiste est à même de devenir un force politique de première importance en Tunisie.

Chef historique du mouvement islamiste tunisien, Rached Ghannouchi, longtemps considéré comme un radical proche des Frères musulmans égyptiens, se pose désormais en «modéré». Il se veut le symbole d’un islam étouffé par un régime de fer qui se cherche une place dans une Tunisie démocratique.

«Je ne suis pas un Khomeiny», «nous avons un parti islamiste et démocratique, très proche de l’AKP turc», répète le fondateur d’Ennahda (Renaissance) à la presse depuis la chute du président Zine El Abidine Ben Ali, qui a fui la Tunisie le 14 janvier.

Silhouette fragile, visage allongé cerclé d’une barbe poivre et sel soignée, cet homme de 69 ans a l’air d’un inoffensif homme de lettres. Difficile d’imaginer qu’il fit trembler le pouvoir tunisien au point que le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, voulait le voir «pendu au bout d’une corde» et que son successeur l’a contraint à un exil de plus de 20 ans.

Né à El Hamma, une petite ville du littoral du sud-est, le 22 juin 1941 dans une famille modeste, Rached Ghannouchi s’oriente vers des études religieuses. Après avoir obtenu un diplôme de théologie à Tunis en 1962, il devient instituteur à Gafsa, ville du bassin minier du centre-ouest, où il découvre «la misère de l’intérieur».

«Assoiffé de connaissances» et «fasciné» par le nationalisme arabe selon son entourage, il poursuit ses études au Caire puis à Damas où il décroche une licence en philosophie. Après un bref passage en France, il rentre en Tunisie à la fin des années 60 et découvre avec effroi une société lancée sur la voie de la laïcité, où les femmes ont obtenu l’interdiction de la polygamie et de la répudiation.

Il s’illustre dans les années 70 par des prêches enflammés, prônant la destruction des «légions d’Israël» et réclamant l’application stricte de la charia (loi coranique) pour mettre de l’ordre dans une société qu’il juge dépravée.

Avec quelques compagnons de route, il fonde début 1981 le Mouvement de la tendance islamique, qui deviendra Ennahda, dont il est désigné l’émir. Et il commence à inquiéter le pouvoir. Accusé de fomenter des troubles, il est condamné une première fois à onze ans de prison fin 1981 puis aux travaux forcés à perpétuité début 1987.

C’est paradoxalement l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, en novembre 1987, qui lui sauve la mise: il est gracié en 1988 et en retour, fait allégeance au nouveau président.

«Il rejette la violence et reconnaît le statut de la femme. Mais cela ne suffit pas. Aux législatives de 1989, on a remporté plus de 17% des voix et on a commencé à être matraqués», raconte Ali Laraidh, un des responsables du mouvement à Tunis arrêté en 1990 et qui a passé 14 ans en prison.

Fin 1989, Rached Ghannouchi quitte la Tunisie pour l’Algérie, puis gagne Londres en 1991. L’année suivante, un tribunal militaire de Tunis le condamne avec d’autres responsables religieux à la prison à vie pour «complot» contre le président.