Genres

L’Islande, laboratoire de l’égalité

Le gouvernement a introduit une loi qui oblige les entreprises à prouver qu’elles ne discriminent personne. Une mesure pionnière dans un pays habitué à prendre de l’avance pour assurer que les chances soient les mêmes pour tous

Pour ses 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques. Après le journalisme, notre thème du mois porte sur l’égalité hommes-femmes. Ces prochaines semaines, nous allons explorer les voies à emprunter, nous inspirer de modèles en vigueur à l’étranger, déconstruire les mythes qui entourent les genres et chercher les éventuelles réponses technologiques à cette question.

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C’est peut-être une poussière qui rend les yeux d’Hugrun Hjaltadottir humides. Ou le soleil qui tape contre la vitre et qui a fait remonter la température au niveau quasi caniculaire pour le pays de 4 degrés. Ou alors, c’est vraiment l’émotion. Car personne en Islande ne parle du 24 octobre 1975 avec indifférence, tant l’événement a marqué les esprits, même de ceux qui n’ont pu y participer. «Je suis triste d’être née après cette date et de ne pas avoir pu vivre cette journée», explique même cette Islandaise, qui travaille au Centre pour l’égalité de Reykjavik.

Mini-apocalypse

Des légendes se sont peut-être glissées dans la grande histoire. Mais ici, tout le monde y croit. Ce vendredi d’automne 1975, les supermarchés islandais se retrouvent en rupture de stock de saucisses, seul plat cuisiné prêt à l’emploi à l’époque. Le présentateur du journal télévisé doit parler au-dessus des bruits de fond d’enfants qui jouent, qui rient ou qui pleurent. Des banques doivent fermer pour la journée. Les usines tournent à la moitié de leur capacité. Surtout, des hommes se retrouvent bien embarrassés, leur marmaille sur les bras. Sans parler de ceux qui sont arrivés trop tard pour se ravitailler en saucisses.

Si cette journée ressemble pour beaucoup à une mini-apocalypse, c’est parce que les femmes ont décidé de «prendre congé», du travail et des tâches ménagères. Avec un succès aussi inattendu que massif: à Reykjavik et dans tout le pays, y compris dans les villages les plus reculés, 90% des femmes lâchent toutes responsabilités, affrètent des bus pour se réunir et manifester ou simplement passer la journée ensemble. L’histoire fait le tour du monde, avec parfois même quelques retouches. Dans un journal ghanéen qui s’en fait l’écho modifié, cette journée historique devient la «grève du sexe des Islandaises», ce qui les fait beaucoup rire aujourd’hui. Les hommes, eux, s’en rappellent surtout comme du «long vendredi». Régulièrement commémorés, ces événements attirent toujours les foules. «La solidarité qui émane de ces rencontres est très forte. On se rend compte qu’on peut faire beaucoup de choses ensemble. Peut-être parce que la force légendaire des Vikings nous porte», avance Hugrun Hjaltadottir.

Moment charnière

L’événement représente le moment charnière de la lutte pour l’égalité dans le pays des glaciers et des volcans. La nation entière prend conscience du poids familial – qu’on appellerait aujourd’hui charge mentale – qui pèse sur les épaules des femmes, en plus de leur travail. L’Islande ne compte pas d’immigration jusque dans les années 2000. Les travailleuses ont donc intégré le marché du travail bien plus vite que dans la plupart des pays européens.

La mobilisation de ces red stockings (collants rouges) donne suffisamment d’élan pour qu’en 1980, une première femme, Vigdis Finnbogadottir, accède à la fonction de présidente. Du jamais vu dans cette immense île de l’Atlantique Nord, comme en Europe. Elle y reste quinze ans. «Nous n’avons pas été les premiers à prendre conscience des inégalités de genres, mais une fois que nous nous en sommes rendu compte, nous avons été plus rapides pour prendre des mesures», sourit Thorsteinn Viglundsson, ancien ministre de l’Egalité. En tête, amélioration de l’infrastructure pour la prise en charge des enfants et congé parental partagé, deux éléments jugés essentiels pour rééquilibrer les rôles.

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La nouvelle loi ne change pas les stéréotypes du marché du travail. Elle ne résout pas l’écart des genres dans la société, seulement à l’échelle des entreprises

Hugrun Hjaltadottir, du Centre pour l’égalité des genres

C’est ainsi que le pays se retrouve, année après année, en tête du classement du Forum économique mondial sur les écarts de genres, devant ses plus proches voisins nordiques. Les femmes occupent près de la moitié du parlement, les quotas ont mis fin à la domination écrasante des hommes et la participation à la vie professionnelle dépasse tous les pays de l’OCDE. En outre, les universités accueillent plus d’étudiantes que d’étudiants. Et depuis le début de l’année, ce laboratoire de l’égalité, avec ses 330 000 habitants, a les projecteurs mondiaux braqués sur sa nouvelle expérimentation: une loi qui oblige les entreprises à démontrer que les salaires sont égaux entre hommes et femmes, à fonction, temps de travail et formation similaires. Aussi pionnier que le pays apparaisse, il voit ses salariées continuer de gagner entre 16 et 20% de moins que leurs homologues masculins.

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D’abord élaborée comme un standard volontaire, la parité des salaires n’est plus optionnelle. Les entreprises de plus de 250 employés ont jusqu’à la fin de l’année pour en faire la preuve. «Nous sommes fiers d’être le premier pays à lancer une telle mesure. Mais nous sentons aussi une forte pression», explique Hugrun Hjaltadottir, dont le rôle est notamment de vérifier que les entreprises appliquent correctement la nouvelle loi. Entre la nécessité impérative d’avancer sur la route de l’égalité et, si possible, de montrer la voie à des pays qui la scrutent, l’Islande frémit: «Nous ne voulons pas être la risée du monde si cela ne fonctionne pas.»

Premier de classe

Pourtant, ne faites pas dire aux Islandaises qu’elles vivent au paradis de l’égalité. Assise dans l’un des rares cafés de la capitale épargnés par les touristes, Asdis Thoroddsen est même un poil agacée quand on le lui suggère. «On nous dit cela souvent, mais ça nous étonne un peu. Il n’y a pas moins de harcèlement qu’ailleurs», soupire-t-elle. Réalisatrice de films et de documentaires, elle participe aussi à un site devenu référentiel pour toutes les informations concernant les droits des femmes et l’égalité, Knuz.is. «Là où il y a du patriarcat, il y a des violences», abonde Marianna Traustadottir, conseillère en matière d’égalité et d’environnement à la Confédération islandaise du travail (ASI), le plus grand syndicat du pays, qui a travaillé à l’élaboration du standard sur l’égalité des salaires.

Même le mouvement #metoo comptait déjà un équivalent nordique. Lancé par… des hommes. «Plusieurs pères ont été horrifiés par des agressions subies par leur fille», raconte Asdis Thoroddsen. Indignation redoublée quand l’honneur des agresseurs a été blanchi par deux «garants» anonymes – une veille pratique nationale. Révolte manifestée par le hashtag #höfumhatt («soyez bruyants») en juillet 2017, pour connaître l’identité de ces garants. Quand #metoo arrive, le mouvement est encore plus massif.

Changer les stéréotypes

Le pays se trouve d’autres défauts, dans presque tous les domaines. «La nouvelle loi ne change pas les stéréotypes du marché du travail. Elle ne résout pas l’écart des genres dans la société, seulement à l’échelle des entreprises», reprend Hugrun Hjaltadottir. Et de citer les professions encore majoritairement occupées par les femmes, nettement moins rémunérées que celles dites masculines.

Pas parfaite, l’Islande se montre régulièrement prête à se mobiliser. Aucun de ses habitants n’a su expliquer cette détermination. Certains évoquent une solidarité particulièrement forte, d’autres l’histoire particulière de cette île frôlant le cercle polaire arctique, glaciale et géante – deux fois et demie la superficie de la Suisse. D’autres mettent en avant la conviction ancrée dans les esprits depuis très longtemps qu’il faut veiller à ce que tous soient traités de manière égale. Ou que les Islandaises n’ont pas peur de se battre. «Peut-être parce qu’elles ont toujours eu leur mot à dire, pas dans la société, mais à l’intérieur des foyers, où elles ont toujours eu le pouvoir», avance Asdis Thoroddsen. Un espace que les hommes se réapproprient pour leur faire de la place ailleurs. Petit à petit.

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