C’est un peu l’histoire de David et Goliath. Deux pays, les Etats-Unis, 330 millions d’habitants, et l’Islande, 340 000 habitants. Les premiers, dirigés par le président Donald Trump depuis janvier 2017, ont claqué la porte du Conseil des droits de l’homme (CDH) des Nations unies en juin 2018. Motif: l’organe onusien a un biais contre Israël, est incapable de se réformer et est dominé par des pays qui violent massivement les droits humains. La seconde a eu trois semaines pour se porter candidate au CDH alors que généralement, les Etats membres s’y préparent trois ans à l’avance. Elue, l’Islande a remplacé au pied levé Washington au sein du groupe des Etats d’Europe occidentale et autres Etats (GEOA). Depuis, elle a été l’un des Etats les plus actifs au sein du CDH et a obtenu des résultats probants.

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Rapport sur la situation aux Philippines

Malgré sa petite taille, l’Etat islandais a pris sa mission à bras-le-corps, avec modestie et courage. A quoi bon se faire élire au Conseil des droits de l’homme si c’est pour y faire de la figuration? Ce pays sans armée a beau avoir un accord de défense avec les Etats-Unis et faire partie de l’OTAN, il agit en toute indépendance et n’a pas peur d’empoigner des dossiers sensibles. Jeudi dernier, la délégation islandaise a pu cueillir les fruits de son travail. Le CDH a adopté une résolution sur les Philippines élaborée sous l’égide de Reykjavik exhortant Manille à coopérer avec les mécanismes onusiens des droits humains et demandant à la haut-commissaire aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, de présenter un rapport en 2020 sur la situation dans le pays. Dix-sept pays se sont ralliés et ont permis l’adoption de ce texte modeste mais important face aux oppositions musclées de pays comme le Brésil, la Hongrie, la Chine ou l’Arabie saoudite.

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Reykjavik s’est aussi distingué en mars dernier en réussissant à créer une coalition d’Etats prêts à adopter, à défaut de résolution, une déclaration commune exhortant l’Arabie saoudite à faire toute la lumière sur l’assassinat du journaliste saoudien du Washington Post Jamal Khashoggi. Après un silence assourdissant de la communauté internationale, le document, que la Suisse a étrangement refusé de signer, a fait sensation et obtenu l’aval d’une trentaine d’Etats membres.

Pour un devoir d'exemplarité

Le chef de la diplomatie islandaise, Gudlaugur Thor Thordarson, explique au Temps les raisons de cet activisme: «Je crois fermement que les membres du CDH doivent agir en exemples et se conformer aux normes les plus sévères en matière de droits humains. Les Philippines et l’Arabie saoudite étant actuellement membres du Conseil des droits de l’homme, il est de notre devoir de leur demander des comptes.» Par le passé, l’Islande s’était exprimée à plusieurs reprises en tant qu’observatrice sur l’Arabie saoudite pour en dénoncer en particulier les violations des droits des femmes. Même si l’affaire Khashoggi demeure taboue pour de nombreux Etats, elle n’a eu aucun scrupule à en parler ouvertement devant l’organe onusien. Autre dossier explosif: les centres de détention de Ouïgours dans le Xinjiang. Là aussi, Reykjavik s’est joint à 21 autres Etats pour signer une lettre exhortant Pékin à laisser des rapporteurs de l’ONU accéder à cette région du nord-ouest de la Chine et à respecter les droits humains.

La semaine dernière, une autre résolution sur l’égalité salariale a été approuvée à l’unanimité. Là encore, l’Islande était à la manœuvre. Et ce n’était pas un hasard. Première ministre islandaise, Katrin Jakobsdottir est venue au Palais des Nations à la fin juin plaider le mantra de son pays qui a fait de l’égalité de genre, à l’instar d’autres Etats nordiques, une priorité absolue. Elle a souligné dans son discours devant le CDH que 80% des Islandaises sont actives sur le marché du travail et que leur contribution «a été décisive pour assurer la croissance et le développement économiques du pays». Elle a aussi rappelé que son pays est à la tête du classement du Forum économique mondial en matière d’égalité de genre depuis dix ans.

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Pour un petit pays pacifique comme l’Islande, le droit et le système internationaux sont nos épée, bouclier et refuge

Gudlaugur Thor Thordarson, ministre islandais des Affaires étrangères

A Reykjavik, où le Ministère des affaires étrangères, doté d’effectifs limités, est à la taille du pays, on ne dispose pas de ressources illimitées. Il faut prioriser. Ayant présidé la troisième commission (droits de l’homme) de l’Assemblée générale de l’ONU entre 2017 et 2018, l’Islande avait concentré ses forces à New York. Avec les séances du CDH, elle les a déplacées à Genève.

Si le CDH reste imparfait et nécessite des réformes, Reykjavik préfère redoubler d’efforts pour améliorer l’institution plutôt que la quitter à l’image des Américains. Membre de l’ONU depuis novembre 1946, l’Islande croit fermement aux vertus du multilatéralisme. Son chef de la diplomatie le martèle: «Pour un petit pays pacifique comme l’Islande, le droit et le système internationaux sont nos épée, bouclier et refuge. Nous tenons ainsi à promouvoir le dialogue et la coopération pour défendre et améliorer l’ordre international basé sur des règles.» Pays comptant encore beaucoup sur la pêche, l’Islande se souvient du conflit qu’elle a eu avec le Royaume-Uni en matière de pêcheries dans les années 1970. A l’ONU, elle s’est du coup beaucoup engagée pour le droit de la mer et a eu gain de cause pour étendre sa zone économique exclusive. Petit pays, l’Islande? Peu importe. Gudlaugur Thor Thordarson en est convaincu: «Nos actions au CDH parlent d’elles-mêmes et montrent que les petits pays peuvent avoir un impact.»