Au lendemain de la libération de Giuliana Sgrena, vendredi, le Parquet de Rome a ouvert une enquête pour «homicide volontaire» à la suite des tirs américains sur la voiture qui l'emmenait à l'aéroport de Bagdad et qui a causé la mort de Nicola Calipari, l'officier des services secrets italiens qui l'accompagnait. Les autorités italiennes, notamment par la voix du chef de l'Etat, Carlo Azeglio Ciampi, exigent également des «clarifications» sur la tragédie survenue vendredi soir à moins d'un kilomètre de l'aéroport alors que toute la Péninsule se réjouissait de la remise en liberté de la journaliste du Manifesto retenue en otage pendant un mois, selon elle par un «groupe de sunnites très religieux». Bavure, «incident», selon les termes du ministre des Affaires étrangères, Gianfranco Fini, ou guet-apens? L'Italie s'interroge et polémique à propos de la tragédie et des très nombreuses zones d'ombre qui entoure la fusillade. Dès vendredi soir, le compagnon de Giuliana Sgrena s'insurgeait et accusait les Américains «d'avoir tenté de l'assassiner».

Dimanche, dans un entretien avec la chaîne d'information Sky 24, la journaliste a également accrédité cette thèse: «Tout le monde sait que les Américains ne veulent pas de négociations pour la libération des otages, alors je ne vois pas pourquoi je devrais exclure d'avoir été la cible de leurs tirs», a-t-elle déclaré. Dès son retour, samedi à Rome, Giuliana Sgrena, qui a été légèrement blessée à l'épaule et au poumon lors de la fusillade, a raconté sa «vérité» dans un article publié en première page du Manifesto. Elle y affirme notamment que «les Américains ont tiré sans motifs».

Samedi soir, le directeur du journal, Gabriele Polo, se refusait à parler de «guet-apens», mais laissait entendre que toutes les forces américaines n'avaient sans doute pas été informées, peut-être délibérément, du passage de la voiture qui se dirigeait dans la nuit vers l'aéroport.

Pour les services secrets italiens, l'hypothèse d'une embuscade est à exclure. Dans un entretien au quotidien romain Il Messagero, l'un de leurs responsables affirmait dimanche: «Les Américains n'auraient jamais tué volontairement un agent des services spéciaux italiens […]. S'ils avaient eu un motif pour tuer la journaliste, ils auraient fait faire ce sale travail à des Irakiens soudoyés plutôt que de tenter de la faire tomber sous des tirs amis sans y réussir.» Que s'est-il donc passé? Une erreur dans la chaîne de commandement reste pour l'heure privilégiée par la plupart des experts.

Selon les premiers éléments de l'enquête, les Américains étaient depuis le début au courant des négociations pour la libération de Giuliana Sgrena. Nicola Calipari, qui s'était déjà occupé de l'enlèvement des précédents otages italiens, était régulièrement en contact avec ses homologues américains. Après avoir récupéré vendredi en fin d'après-midi Giuliana Sgrena, il les aurait immédiatement avertis de l'épilogue de l'enlèvement. «Les Américains étaient au courant de notre mission», a assuré au Corriere della Sera un carabinier qui accompagnait Calipari. Mais il reste à comprendre pourquoi les officiers italiens ont pris la décision et le risque de repartir immédiatement en empruntant, la nuit tombée, la route de l'aéroport considérée par tous comme extrêmement dangereuse. Une ou deux autres voitures escortaient-elles le véhicule de Giuliana Sgrena et Nicola Calipari? Qui a prévenu les militaires américains? Et toutes les patrouilles ont-elles été averties? «Les forces de la coalition ont ouvert le feu sur un véhicule approchant à grande vitesse d'un barrage à Bagdad», ont assuré vendredi soir les responsables américains. Une version contestée par Giuliana Sgrena et par le carabinier qui conduisait la voiture dans laquelle se trouvait, outre la journaliste et Nicola Calipari, un second agent des services italiens, qui a été blessé dans la fusillade: «Nous allions doucement, à environ 40-50 kilomètres-heure. La route était tranquille. Nous avons passé trois barrages sans encombres, sans être arrêtés.»

Nicola Calipari a appelé Rome puis l'aéroport de Bagdad, où se trouvaient un officier italien et un délégué du commandement américain en Irak, pour les informer qu'ils arrivaient. Puis, raconte le carabinier, «à l'improviste, un projecteur s'est allumé. Et tout de suite après, des tirs. Pendant au moins dix secondes.» «Je n'ai vu aucun signal lumineux», a indiqué Giuliana Sgrena. Selon certaines informations, plus de trois cents balles auraient été tirées. Nicola Calipari a été touché à la tête et est mort sur le coup. L'autre agent des services italiens a alors appelé la présidence du Conseil à Rome. Juste le temps de communiquer le décès de Nicola Calipari avant que son téléphone portable ne soit confisqué par les soldats américains. Dimanche soir, le conseiller de la Maison-Blanche Dan Bartlett s'est contenté de déclarer: «Il est important que nous vérifions les faits avant de nous exprimer.»