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L’Italie, sur tous les fronts de l’immigration

Rome est bien décidé à ne plus être seul dans le sauvetage en mer et l’accueil des migrants. La Péninsule hausse le ton devant ses partenaires européens et durcit sa politique migratoire

Une vingtaine de tentes sont installées à l’ombre de pins au bord d’un parking abandonné à l’est du centre de Rome. Une centaine de migrants, originaires pour la plupart de pays d’Afrique, vivent sur le béton. Arrivés de Sicile, où ils ont débarqué après avoir traversé la Méditerranée, ils ne restent que quelques jours avant de poursuivre leur route vers le nord.

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De jeunes adolescents se passent calmement un ballon, un début d’après-midi de juin sous un lourd soleil. Une volontaire italienne est en train de sortir du coffre de sa voiture de vieux t-shirts et des pantalons courts. Un jeune homme s’approche. Il souhaite de nouveaux habits. Mais la bénévole lui demande d’attendre la distribution du lendemain. A quelques centaines de mètres de la gare de Tiburtina, l’inquiétude de ces jeunes est avant tout de se nourrir, de se laver, de s’habiller. L’association Baobab Experience leur vient en aide depuis près de deux ans.

Les politiques d’immigration, d’accueil et d’intégration en Europe sont des concepts abstraits quand on les évoque avec ces migrants. L’Italie s’active pourtant d’arrache-pied pour convaincre ses partenaires européens de lui venir en aide. A Paris dimanche, lors d’une rencontre entre les ministres de l’Intérieur français, italien et allemand. Ces jeudi et vendredi à Tallinn, en Estonie, lors du Conseil informel de tous les ministres de l’Intérieur de l’UE.

Une année déjà record

Rome a durci le ton après le sauvetage de 12 000 personnes en 48 heures seulement, fin juin. Las de se sentir seul dans le sauvetage et l’accueil des migrants, il considère que d’autres ports européens devraient les accueillir. Face aux refus français et espagnol, il a menacé de fermer ses ports aux bateaux étrangers des ONG. 85 150 personnes ont débarqué dans la Péninsule en 2017, soit 14,42% de plus que sur la même période de 2016. Une année déjà record, avec 181 436 arrivées.

L’Italie s’est donc réjouie d’avoir été entendue lorsque la Commission européenne a présenté mardi son plan d’action pour l’aider à «réduire la pression migratoire». Bruxelles s’engage notamment à augmenter ses financements pour l’Afrique, à soutenir les gardes-côtes libyens et à accélérer la répartition des migrants de l’Italie vers les autres pays membres. En juillet 2015, l’objectif était de redistribuer 6000 personnes par mois depuis la Péninsule et la Grèce. Deux ans plus tard, 7396 personnes avaient quitté l’Italie grâce à ce programme. La Suisse en a accueilli 715.

Ce plan d’action de l’Europe n’est pas nouveau. Il vise à renforcer et à accélérer des engagements déjà pris. En échange, Bruxelles attend aujourd’hui de l’Italie qu’elle augmente le nombre de «hotspots» pour intensifier les procédures d’enregistrement, qu’elle rédige un code de conduite pour les organisations impliquées dans les opérations de sauvetage en mer et, enfin, qu’elle augmente le renvoi des personnes n’ayant pas droit à une protection internationale. Les autorités italiennes prévoient l’ouverture de six nouveaux «hotspots», aux côtés des quatre déjà existants, et 18 nouveaux centres d’identification et d’expulsion pouvant accueillir chacun 100 personnes.

Beaucoup de communes rechignent

Cette extension du réseau de centres entre dans le cadre d’une nouvelle loi sur l’immigration approuvée par la Chambre des députés en avril dernier. Le texte prévoit aussi la possibilité pour les migrants de travailler bénévolement, l’accélération des procédures pour demander l’asile et le durcissement des renvois. Fin 2016, dans les différentes structures du pays, il y aurait eu au total quelque 177 000 personnes. Le ministre italien de l’Intérieur, Marco Minniti, vise aussi une politique d’accueil diffuse dans tout le territoire, sur le modèle milanais. La métropole lombarde a décidé le printemps dernier d’accueillir trois migrants pour chaque millier d’habitants.

Mais, sur les près de 8000 communes italiennes, beaucoup rechignent. C’est le cas de Rome. Mi-juin, sa maire, Virginia Raggi, a demandé au gouvernement un moratoire sur les nouvelles arrivées à cause de «la forte présence migratoire et du flux continu de citoyens étrangers». La réponse des autorités nationales se lit en chiffres. Un peu plus de 8600 migrants se trouvent à Rome, soit 0,29% de sa population, alors que la capitale devrait en accueillir 11 000.

Certaines de ces personnes se trouvent dans les centres Sprar, des «systèmes de protection» à la base de l’accueil en Italie. Il s’agit de la dernière étape d’intégration pour les réfugiés et les demandeurs d’asile. Cinq familles pour un total de 14 personnes vivent par exemple dans un appartement dans le nord de Rome. Baptisé «Welc (h) ome», il est géré par la coopérative Idea Prisma 82. 

L’intégration ne peut fonctionner qu’avec de petits chiffres

Daniela, bénévole dans un centre d’aide pour les migrants

Le cas est unique dans la capitale, ce genre de centre accueillant habituellement plusieurs dizaines ou centaines de personnes. «L’intégration ne peut fonctionner qu’avec de petits chiffres, avec des migrants installés dans la ville, pas dans des centres en périphérie», explique Daniela, l’une des bénévoles. Son organisation fournit non seulement les biens de première nécessité, mais aide aussi à l’insertion scolaire, propose une assistance légale, des cours d’italien, des stages d’insertion professionnelle. Le projet est approuvé par la mairie, qui envoie les résidents, et est financé par l’Etat à hauteur de 35 euros par jour et par personne.

Il n’y a donc pas de réelle politique d’accueil coordonnée sur tout le territoire, les projets de chaque centre Sprar étant différents. Andrea Costa, le coordinateur de Baobab Experience, refuse d’adhérer à ce système pour des raisons politiques, voulant mettre les autorités face à leurs responsabilités. «Nous voulons comprendre comment un pays comme l’Italie ne réussit pas à fournir une place dans de telles structures à chaque migrant présent ici», lâche-t-il, assis devant la cuisine de fortune du parking abandonné de Tiburtina, évacué quelques semaines plus tôt par les forces de l’ordre, avant que les migrants ne reviennent d’eux-mêmes s’y installer de nouveau.

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