«Je n’appelle pas car je ne veux pas le déranger.» Alors que le pouvoir libyen avait déjà engagé une répression féroce contre les manifestants, Silvio Berlusconi ne souhaitait pas, samedi dernier, embarrasser son ami Mouammar Kadhafi par un coup de fil. Pas d’échange téléphonique donc ni d’intervention diplomatique, et encore moins une franche condamnation des méthodes violentes du colonel libyen. Ce n’est que lundi soir devant l’aggravation de la situation et la pression des chancelleries européennes très critiques à l’égard de l’attitude accommodante de Rome envers Tripoli que le président du Conseil italien a enfin publié un communiqué dans lequel il fait part de sa préoccupation «pour l’usage inacceptable de la violence sur les populations civiles».

Promoteur de la «diplomatie des sentiments», Silvio Berlusconi avait jusqu’à présent placé Mouammar Kadhafi parmi ses amis étrangers préférés au même titre que le premier ministre russe Vladimir Poutine. «C’est à travers la sympathie personnelle que l’on atteint de grands objectifs», a toujours répété Silvio Berlusconi qui, à l’été dernier, a encore donné un témoignage d’affection à l’égard de son interlocuteur libyen en le recevant avec tous les honneurs, en compagnie de 30 cavaliers et de ses «amazones» gardes du corps, plusieurs jours à Rome. Les soirées érotiques dites du bunga-bunga auraient d’ailleurs été inspirées au Cavaliere par son complice Kadhafi.

Mais c’est surtout sur le plan politique et économique que leur entente s’est fondée. Alors que la gauche italienne avait déjà effectué un rapprochement avec le maître de Tripoli, Silvio Berlusconi a donné une accélération notable aux relations bilatérales à partir de 2008. A cette date, le président du Conseil présente, au nom de l’Italie «ses excuses pour les massacres, les destructions et la répression contre le peuple libyen durant l’occupation coloniale». Il s’engage à verser 5 milliards de dollars sous forme de réparations. En échange, Mouammar Kadhafi accepte de fermer le «robinet» migratoire en bloquant manu militari sur ses côtes les dizaines de milliers d’Africains cherchant à traverser la Méditerranée pour rejoindre Lampedusa.

Quant aux rapports commerciaux, ils s’intensifient rapidement. L’Italie conforte sa place de premier partenaire économique à travers notamment les contrats de l’ENI, la société nationale des hydrocarbures. Pour 10% de son gaz et près de 25% de son pétrole, Rome dépend aujourd’hui de la Libye et craint par conséquent, dans le contexte actuel, une rupture des approvisionnements. Déjà, l’ENI a annoncé que, depuis lundi, le gazoduc Greenstream qui relie la Libye et la Péninsule était à l’arrêt. Plusieurs de ses techniciens ont été rapatriés et la plupart des salariés des dizaines d’entreprises transalpines présentes sur place parmi lesquelles le colosse des travaux publics, Impregilo, sont sur le départ.

De leur côté, les Libyens ont pris des participations dans plusieurs sociétés italiennes: 2% dans l’ENI, autant dans Finmeccanica ou encore 7,5% du club de football de la Juventus de Turin. A travers un fonds d’investissements et la Banque centrale libyenne, Tripoli est même l’actionnaire principal (avec 7,2% des parts) du géant de la banque italienne Unicredit. Résultat: lundi, face à la détérioration de la situation sur le terrain, la bourse de Milan a plongé de 3,6%.

«La situation risque d’être catastrophique notamment sur le plan énergétique, s’inquiétait lundi un ancien ministre de centre gauche. Le problème, c’est qu’avec Berlusconi nous n’avons plus eu de politique étrangère mais des rapports personnels privilégiés agrémentés d’intérêts particuliers cachés. Face à la gravité du problème, il serait nécessaire de convoquer en urgence tous les acteurs politiques du pays.»

En attendant, face aux menaces économiques et au risque d’un afflux massif d’immigrés en provenance de Libye, le président du Conseil a convoqué hier soir une réunion ministérielle d’urgence en présence notamment des ministres de la Défense, Ignazio La Russa, des Affaires étrangères, Franco Frattini, et de l’Intérieur, Roberto Maroni. Prenant en exemple le précédent tunisien marqué par le débarquement, à la mi-février, de 5000 clandestins en cinq jours, ce dernier a mis en garde contre le risque de voir arriver sur la petite île de Lampedusa des centaines de milliers d’Africains depuis les côtes libyennes. Des camps de tente ont d’ores et déjà été préparés pour faire face à cette éventualité. Par ailleurs, Silvio Berlusconi a finalement décidé hier soir de décrocher son téléphone au risque de déranger son ami Kadhafi.