C’est à l’occasion d’un banal contrôle de police qu’a pris fin vendredi la cavale d’Anis Amri, le conducteur du camion fou qui a fait 12 morts et 48 blessés sur un marché de Noël de Berlin lundi soir. La police milanaise a abattu le terroriste le plus recherché d’Europe à 3 heures du matin à la gare de Sesto San Giovani, dans la banlieue nord de Milan. Prié de présenter ses papiers d’identité, le Tunisien a sorti une arme, blessé l’un des deux agents de sécurité à l’épaule avant d’être abattu.

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Enquête loin d’être achevée

Dans la poche du terroriste, les enquêteurs milanais ont retrouvé un billet de train attestant qu’Amri a pu en trois jours traverser toute l’Europe, de Berlin à Chambéry en France, puis Turin et enfin Milan par voie ferrée. Le gouvernement allemand s’est montré soulagé vendredi du dénouement imprévu de Milan. «Le danger terroriste reste cependant très élevé», a rappelé dans l’après-midi le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

L’enquête est en effet loin d’être achevée. Il s’agit désormais notamment de déterminer si Anis Amri a pu bénéficier de complicités au cours de sa cavale ou lors de la préparation de l’attentat. «Il est pour nous aussi très important de savoir si Amri portait sur lui à Milan la même arme que celle qui a servi à abattre le chauffeur polonais du camion» détourné avec son conducteur devant les usines berlinoises de Thyssen-Krupp à Berlin pour commettre l’attentat. «Nous avons affaire à un suspect très mobile», avaient averti les enquêteurs allemands en début de semaine. Les derniers jours de la vie d’Anis Amri l’ont confirmé.

Comportement agressif et bagarreur

Anis Amri est né en 1992 à Oueslatia, une petite ville des environs de Kairouan, une région connue pour être un fief du salafisme en Tunisie. Les Amri sont une famille modeste de huit enfants. Le père, handicapé, possède un âne et une charrette. Anis Amri quitte l’école à 13 ans. Il se fait à l’époque déjà remarquer par un comportement agressif et bagarreur. En 2010, un an avant le printemps arabe, il veut partir pour l’Europe avec des copains du village. Pour payer ses passeurs, il vole un camion. Il sera condamné à 4 ans de prison par contumace.

Lorsqu’il parvient à franchir la Méditerranée dans le courant 2011, Anis Amri à 18 ans. Pensant obtenir un statut plus favorable, il se présente en Italie comme mineur, est envoyé dans un centre pour mineurs non accompagnés à Catane, en Sicile. Là s’intensifie sa carrière criminelle. Suite à un conflit il tente de mettre le feu à son foyer et doit passer trois ans en prison. «Depuis la prison, il a changé», assure son frère, interrogé par des médias tunisiens.

Remis en liberté en mai 2015, l’Italie cherche à l’expulser, mais se heurte au manque de coopération des autorités tunisiennes. Amri se voit intimer l’ordre de quitter le pays. Son nom est inscrit dans le système d’information Schengen SIS, le fichier des polices européennes qui répertorie les personnes surveillées. Amri part pour l’Allemagne. «Au fur et à mesure de sa progression vers le nord, il se radicalise et devient de plus en plus criminel», constate l’hebdomadaire Der Spiegel.

L’Italie, puis l’Allemagne

En juillet 2015, il arrive en République fédérale via Fribourg en Brisgau, se fait enregistrer dans plusieurs villes de l’ouest du pays, sous différentes identités et nationalités. En avril 2016, il dépose une demande d’asile à Berlin, se présente comme Egyptien, persécuté dans son pays. Ni son accent ni sa faible connaissance de l’Egypte ne convainquent l’Office fédéral des migrations (BAfM). La demande est déboutée. Une procédure d’expulsion enclenchée en juillet 2016 se heurtera au manque de coopération des autorités tunisiennes.

Entre-temps, l’Allemagne en sait plus sur le Tunisien. Petit délinquant vivant du trafic de stupéfiants dans un parc du quartier de Kreuzberg à Berlin, il est surtout dans le viseur des enquêteurs pour son activité dans la mouvance islamiste. En mars 2016, une surveillance rapprochée est décidée. Anis Amri est soupçonné de vouloir commettre un braquage pour financer un attentat et s’acheter des armes. La surveillance est abandonnée en septembre 2016, faute d’éléments nouveaux.

Allégeance à l’Etat islamique

Amri mort, l’enquête se concentre désormais sur la fuite du terroriste. Quelques heures après l’attentat, il apparaît sur les images d’une caméra de surveillance d’une mosquée radicale du quartier de Moabit à Berlin, où il semblait avoir ses habitudes. Il y avait déjà été observé à deux reprises au milieu de la nuit quelques jours avant l’attentat. C’est également dans ce quartier qu’a été tourné le clip d’allégeance à l’Etat islamique diffusé vendredi par Daech. On y voit Anis Amri sur un pont piétonnier au-dessus de la Spree, à quelques centaines de mètres de l’endroit où sera détourné le camion de l’attentat.


Un mystérieux transit par la France

A quel moment Anis Amri a-t-il traversé la frontière française en provenance de Berlin pour se rendre à Chambéry, d’où il semble avoir embarqué jeudi après-midi dans un train à destination de Turin, puis Milan? Et combien de frontières a-t-il franchi? Cet élément est désormais central dans l’enquête menée sur l’auteur présumé de l’attentat au camion contre le marché de Noël berlinois.

Vendredi soir, la police suisse a, de son côté, écarté l’hypothèse d’un transit par la Confédération. «Aucun lien direct n’a jusqu’ici été constaté entre le Tunisien Anis Amri et la Suisse», a dit à l’ATS la porte-parole de fedpol, Lulzana Musliu. Tout en ajoutant qu’un séjour éventuel de ce dernier sur le sol helvétique «ne pouvait pas encore être exclu».

24 heures sans mandat d’arrêt international

Du côté français, les interrogations portent sur les vingt-quatre heures durant lesquelles le jeune Tunisien, pourtant identifié comme radicalisé et dangereux par la police allemande et autrefois détenu en Italie, n’a pas fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Une pleine journée s’est en effet écoulée, entre l’attentat commis lundi soir et la publication de l’avis de recherche. Il est dès lors possible que l’intéressé ait été contrôlé à la frontière française, en provenance d’Allemagne, du Luxembourg ou… de Suisse, puis qu’il soit reparti libre.

On se souvient qu’au lendemain de la nuit tragique du 13 novembre 2015, l’ultime survivant du commando terroriste, Salah Abdeslam (interpellé le 19 mars 2016 et incarcéré en France), avait pu regagner Bruxelles dans la voiture de deux amis venus le récupérer malgré trois contrôles de gendarmerie sur l’autoroute.

En France, renforcement de la surveillance frontalière

Le nouveau ministre français de l’Intérieur, Bruno Le Roux, a annoncé vendredi soir un renforcement de la surveillance frontalière et de la coopération avec les polices allemande et italienne, sans mentionner la police suisse. La présence de cellules islamistes dans la région de Chambéry n’est pas jugée pertinente pour expliquer la présence d’Anis Amri. Il pourrait en revanche avoir tenté de rejoindre un réseau salafiste basé près de Milan, dirigé par un commandant tunisien de l’Etat islamique ayant opéré en Libye, Abou Nassim. Réseau surveillé depuis août dernier par les services italiens.

(Richard Werly)