nobel de la paix

Liu Xiaobo, un Chinois trop «honnête»

L’intellectuel s’est vu décerner le Prix Nobel de la paix au plus grand mécontentement de Pékin. Professeur de littérature de formation transformé en dissident depuis 1989, portrait d’un résistant

Lors d’une première rencontre, dans un restaurant de Pékin en févier 2004, Liu Xiaobo expliquait ainsi le fait de ne pas croupir dans une geôle alors que tant d’autres avaient été arrêtés les mois précédents pour des écrits bien moins critiques du régime: «Dans ce système, disait-il, nous devons payer pour être honnête. Je n’ai pas peur d’aller à nouveau en prison. Si je suis encore libre, c’est que le pouvoir calcule le prix de revient de mon arrestation.»

Vendredi, le pouvoir chinois a reçu la facture de la condamnation, en 2009, du plus incisif de ses dissidents à 11 ans de prison: un Prix Nobel de la paix. Liu Xiaobo devient du jour au lendemain une star internationale, l’ensemble des anciens Nobel de la paix – Barack Obama, le dernier récipiendaire en tête – demandent sa libération immédiate et l’image internationale de la Chine prend le coup le plus sérieux depuis les massacres de Tiananmen. Une facture très, très salée.

Liu Xiaobo, 54 ans, est un professeur de littérature de formation transformé en dissident depuis 1989. C’est d’ailleurs l’un des très rares Chinois à revendiquer ce titre. Il est véritablement en dissidence depuis vingt ans, refusant tout emploi dans un organisme dépendant de loin ou de près d’un Etat dictatorial qu’il n’a de cesse d’appeler à disparaître pour faire place à un système démocratique. Il vit de ses articles vendus à des revues hongkongaises, américaines ou européennes. Ou plutôt il vivait ainsi jusqu’en décembre 2008. Le 23 décembre de cette année-là, la veille de Noël (une façon de déjouer l’attention des médias occidentaux), la police l’a emmené. Accusé d’«incitation à la subversion du pouvoir d’Etat», il sera condamné quelques mois plus tard à 11 années de prison.

Le procès, expédié en deux heures, a mis en cause six écrits de l’écrivain dont sa participation à la «charte 08». La «charte 08» est un appel à mettre un terme à la tyrannie et aux respects des valeurs universelles des droits de l’homme. Le texte s’inspire de la «charte 77» des opposants tchèques et slovaques emmenés par Vaclav Havel qui dénonçaient la dictature communiste de l’époque. Il est signé par 300 personnalités, puis des milliers d’internautes. Tenu pour le cerveau de cette initiative, Liu Xiaobo a franchi une nouvelle ligne rouge.

L’homme est un récidiviste. En 1989, il avait quitté ses études américaines pour rejoindre les manifestants sur la place Tiananmen. Il joua un rôle central dans l’organisation d’une grève de la faim, puis l’appel – partiellement entendu – aux étudiants à quitter la place avant l’intervention sanglante des chars. Il paiera cet activisme par 20 mois de prison, puis 8 mois d’assignation à résidence, puis à nouveau trois ans et demi de prison à la fin des années 1990. Il fut alors libéré grâce aux pressions de l’administration Clinton. Sa notoriété dans les milieux d’opposants au Parti communiste et ses contacts avec la presse internationale le préservaient depuis lors d’une arrestation arbitraire.

En décembre 2003, à l’occasion du 110e anniversaire de la naissance de Mao Tsé-toung, il cosigne avec cinq autres intellectuels un appel à débarrasser le centre de Pékin de la momie du dictateur. «Mao est le symbole de la dictature, expliqua-t-il. Le groupe de dirigeants actuel bénéficie toujours de ce système. Si on veut civiliser les mœurs politiques, il est indispensable de régler son compte à Mao.»

En février 2004, il vient de lancer l’une de ses multiples pétitions. Cette fois-ci, il demande la libération de deux cyberdissidents et exige de la part du parlement une définition précise du crime d’«incitation à la subversion du pouvoir d’Etat» qui a remplacé le «crime contre-révolutionnaire». Méticuleux, Liu Xiaobo se réfère à la Constitution chinoise, qui vient alors d’intégrer la notion de «droits de l’homme», et il cite plusieurs articles du Code pénal à l’appui de sa démarche.

Il n’a jamais obtenu de réponse. L’an dernier, comme tous les opposants ou presque, c’est ce crime «grave» qui a justifié sa condamnation. Liu Xiaobo s’était alors défendu en expliquant avoir exercé son «droit à la liberté d’expression». Il n’a jamais admis avoir tenté de renverser le pouvoir. Sa critique du régime est radicale, son analyse du capitalisme chinois sans concession («c’est un capitalisme de gangster»), mais l’intellectuel s’en est toujours tenu à des moyens pacifiques. Son combat est celui des idées.

Rien ne l’afflige autant que les «bassesses des démocraties pour s’acheter le bon vouloir de Pékin». Ainsi, l’accueil, fin 2003 à Paris du président Hu Jintao par Jacques Chirac l’avait profondément choqué. Il avait aussitôt écrit une lettre sur le président du «pays des droits de l’homme», intitulée «un président qui ne sait plus où il va». «C’est un phénomène bizarre que de voir Hu Jintao qui semble être le riche qui visite un pays pauvre. Le gouvernement chinois a l’habitude d’acheter des bénéfices politiques avec des avantages économiques», nous expliquait-il alors.

Lors d’une dernière conversation, en août 2008, durant les Jeux olympiques de Pékin, il critiquait ce «gaspillage à la gloire du Parti». Assigné à résidence durant les épreuves, il répondit au téléphone: «Je regarde les Jeux à la télévision. Comme la majorité des Chinois, j’aime le sport.» Il constatait que ces Jeux avaient eu pour effet de renforcer le contrôle du pouvoir sur la population. Quatre mois plus tard il était en prison.

Hier, l’Internet chinois était expurgé de l’information sur le premier citoyen chinois se voyant décerner un Nobel de la paix. Il y a quelques mois, interrogé sur le sort de Liu Xiaobo, le nouvel ambassadeur de Chine auprès des organisations internationales de Genève, He Yafei, expliquait qu’il avait été condamné en accord avec le droit chinois. «Que vous l’aimiez ou non, c’est un autre problème», précisait-il. De façon symptomatique, il refusa toutefois de prononcer son nom.

Alors que l’on s’étonnait de son éternel optimisme, Liu Xiaobo eut cette réponse: «Oui, je suis optimiste en toutes circonstances. Car c’est mon choix de m’exprimer librement. Ma femme me comprend et nous n’avons pas d’enfants ensemble.»

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