Pour contrer la propagation de l’épidémie de coronavirus, nous avons renoncé à organiser des événements dans nos locaux. Mais pour que vous puissiez tout de même assister aux conférences prévues, certaines seront proposées sur notre site sous forme de vidéo ou de chat en ligne.

L’Organisation mondiale de la santé se retrouve dans une situation délicate après le gel momentané du soutien financier des Etats-Unis, premier donateur de l’agence onusienne à raison de 237 millions de dollars de contributions obligatoires pour 2020-2021 et de 316 millions de contributions volontaires pour la même période de deux ans. Pour Donald Trump, l’OMS a «manqué à son devoir fondamental» dans sa réponse à la pandémie de Covid-19, l'OMS qu'il accuse d’être inféodée à la Chine.

Pour en discuter, nous avons ouvert le dialogue avec Stéphane Bussard, responsable de la Genève internationale pour Le Temps. Découvrez ses réponses ci-dessous.

  1. Question posée par Hervé:
    Quelle est la position de la Suisse par rapport au rôle de l’OMS? Avez-vous également des échos du personnel de l’OMS par rapport à la décision de Trump?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 10:00

    La Suisse soutient fortement l’OMS et regrette la décision de l’administration Trump. Ce soutien relève de la prise de conscience que la coordination internationale en matière de santé globale est essentielle. Pour la Suisse, l’OMS est aussi un acteur très important de la Genève internationale, laquelle est une pierre angulaire de la politique étrangère suisse. A l’OMS, la décision de Trump crée bien entendu beaucoup d’insécurité.


  2. Question posée par Vero:
    La contribution de la Chine à l’OMS est très faible. Dès lors, comment expliquer les accusations d’inféodation de l’organisation à ce pays?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 10:00

    Vous avez raison. Pour la 2e économie mondiale, la contribution chinoise est modeste. Mais l’influence politique de Pékin est considérable et c’est elle qui explique les pressions très fortes sur l’OMS.


  3. Question posée par Fabrice:
    Comment comprendre la lutte d’influence au sein de l’OMS? L’organisation n’est-elle pas devenue tout simplement trop politique?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 10:00

    L’OMS a toujours été très politique. Le premier directeur général de l’OMS, Brock Chisholm, a renoncé à un second mandat en raison des pressions politiques. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, l’OMS est désormais entre le marteau et l’enclume. Elle est la première victime de la rivalité sino-américaine qui commence à avoir des effets fâcheux sur le système multilatéral.


  4. Question posée par Nanti:
    Que représentent 400 millions par rapport au budget total des Etats-Unis?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:56

    En réalité, pour 2020-2021, les Etats-Unis contribuent à hauteur de 553 millions de dollars à l’OMS, dont 237 millions de contributions obligatoires et 316 millions de contributions volontaires. C’est ces dernières qui pourraient être réduites. La contribution américaine représente 11% du budget total de 4,8 milliards. En comparaison, la Chine assume 4% de ce budget, soit 187 millions. L’administration Trump est toutefois en retard de paiement: 320 millions de dollars pour 2019 et 2020.


  5. Question posée par Dominique:
    Concrètement, qu’a fait l’OMS sur le sujet Coronavirus?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:53

    L’OMS a rapidement mis en place une équipe au siège à Genève, dans les bureaux régionaux et en Chine pour s’occuper du Covid-19. Elle a déclaré l’urgence sanitaire de portée internationale le 30 janvier et a émis moult recommandations à l’intention des Etats pour qu’ils gèrent au mieux la pandémie.


  6. Question posée par Julien:
    Que risquent les Etats-Unis à sortir de l’OMS?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:52

    Un risque important de perte d’influence. L’administration Trump a fait le choix de se retirer en partie du multilatéralisme, de quitter l’Unesco, le Conseil des droits de l’homme et menace maintenant de moins financer l’OMS. La politique de la chaise vide n’est jamais productive. Ce qui a fait des Etats-Unis les Etats-Unis, c’est aussi cette capacité d’exercer leur influence dans de nombreux forums, c’est leur soft power, c’est leur capacité de créer des alliances. Là, non seulement les Etats-Unis renoncent à exercer cette influence pour tenter de réformer les institutions qu’ils critiquent, mais ils sapent aussi les relations avec leurs alliés.


  7. Question posée par Julien:
    La stratégie de Donald Trump a toujours été la même. Trouver un bouc émissaire politique pour détourner l’attention des échecs et problèmes de son administration. Aujourd’hui c’est l’OMS, hier c’était CNN, Obama ou l’Unesco. Demain ce sera quelqu’un d’autre ou une autre institution…
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:52

    Oui, Donald Trump a un grand talent: celui d’étouffer une crise en créant un contre-feu ailleurs. C’est son mode de fonctionnement. Le passé n’existe pas pour lui. Ce qui importe, c’est ce qu’il dit maintenant pour imposer un nouveau cycle informationnel. Demain, il pourra contredire ce qu’il a dit aujourd’hui et hier. Peu importe. C’est là que la responsabilité des journalistes est immense. En l’occurrence, certains l’assument en refusant de couvrir les conférences de presse quotidiennes de Trump de 17h sur le coronavirus. Pour eux, ce n’est qu’un événement électoral. D’autres en revanche continuent de lui donner un temps de parole démesuré pour avancer des choses qui n’aident en rien la lutte contre la pandémie.


  8. Question posée par Bora:
    Il y a déjà eu des coupures et ce seront les autres pays et firmes pharmaceutiques qui augmenteront leurs contributions… Les USA avaient quitté l’OIT, l’Allemagne et le Japon avait comblé le déficit mais avec une économie mondiale sous Covid-19… N’est-ce pas le risque?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:51

    Oui, le retrait partiel des Américains aurait forcément des conséquences et comme la nature a horreur du vide, d’autres acteurs comme la Chine et l’Inde pourraient le remplir. Il reste que pour l’OMS, un retrait même partiel des Américains serait très fâcheux, car les Etats-Unis, au-delà de l’administration Trump, continuent de jouer un rôle fondamental dans la lutte contre les épidémies et pandémies à travers des instituts comme les Centres de contrôle et de prévention des maladies basés à Atlanta et disséminés à travers le monde, comme les Instituts nationaux de la santé (NIH), principaux bailleurs de fonds de la recherche biomédicale dans le monde.


  9. Question posée par Marie:
    Est-ce qu’un éventuel retrait américain de l’OMS pourrait favoriser la Chine? Quelle est leur contribution aux programmes de l’OMS (vaccination, etc)?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:50

    La contribution chinoise à l’OMS est de 4% du budget pour 2020-2021, soit 187 millions de dollars. Si la décision américaine de réduire sa participation financière à l’OMS devait se confirmer, oui, des acteurs comme la Chine ou l’Inde, très actifs sur la scène de la santé globale, pourraient en profiter et accroître leur influence.


  10. Question posée par Julie:
    Que pouvait concrètement faire l’OMS pour endiguer la pandémie?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:36

    L’OMS a agi très tôt, en janvier, pour avertir le monde du danger potentiel du nouveau coronavirus apparu à Wuhan en Chine. Elle a fait ce qu’elle peut faire, à savoir donner des recommandations sur la manière d’appréhender le virus, de s’en protéger, d’éviter de futures contaminations. Mais elle n’a aucun pouvoir de sanction. Ce n’est pas une organisation supranationale. Elle est tributaire de la volonté de ses 194 Etats membres. Là où elle aurait pu être plus incisive, c’est sur la manière de mettre en place les mesures de confinement et sur la manière de «déconfiner». En conclusion, l’OMS seule n’est pas à même d’endiguer la pandémie. Il revient à chaque Etat d’assumer ses responsabilités.


  11. Question posée par Naom:
    Dans quelle mesure l’influence chinoise au sein de l’OMS est-elle présente?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:33

    La Chine est la seconde puissance économique mondiale. Mais sa contribution financière à l’OMS est en proportion modeste: 187 millions au total, dont 129 millions de contributions obligatoires. La difficulté qu’a rencontrée l’OMS avec la Chine dans le contexte du Covid-19 n’est pas cet aspect financier. C’est la puissance politique croissante et de plus importante de la Chine sur la scène internationale et dans le système onusien. Pékin a compris il y a quelques années qu’il valait la peine de marquer beaucoup plus fortement sa présence dans le système multilatéral pour lui donner davantage de caractéristiques chinoises à terme. Cette offensive est intervenue, un peu par hasard, à un moment où les Etats-Unis décidaient de faire exactement le contraire, de se retirer du multilatéralisme. La Chine en a grandement profité pour avancer ses pions et les Etats-Unis réalisent maintenant les dégâts d’influence de leur politique.

    L’influence de la Chine sur l’OMS est donc fortement politique et la visite du directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, au président chinois Xi Jinping le 28 janvier 2020, l’illustre. Pour obtenir la coopération de Pékin, indispensable dans ce type de circonstances, l’OMS a dû se répandre en éloges des mesures prises initialement par la Chine pour contrer le coronavirus. Certains estiment que l’OMS est allée trop loin. C’est sans doute vrai, mais elle a été prise en otage par Pékin qui ne souhaitait pas une déclaration d’urgence sanitaire de portée internationale vers le 22 janvier. D’autres estiment que le patron de l’OMS a agi par réalisme, avec les moyens du bord. L’attitude de l’OMS face à Pékin illustre en tout cas sa faiblesse institutionnelle. Mais celle-ci s’est révélée aussi face aux Etats-Unis. Le docteur Tedros faisait lui-même l’éloge de l’administration Trump pour certaines mesures prises alors que le même jour, le président Trump contredisait les recommandations de l’OMS de confinement en appelant les Américains à se rendre à l’église à Pâques.


  12. Question posée par Sylvie:
    L’OMS est loin d’être parfaite mais c’est la seule organisation qui centralise les informations mondiales sur la santé. N’est-ce pas absurde de la lâcher en pleine pandémie mondiale?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:28

    C’est effectivement très contre-productif. L’OMS a ses défauts, ses dysfonctionnements et devra faire son autocritique comme après chaque épidémie. Mais son rôle demeure essentiel pour centraliser des informations, établir des normes sanitaires, émettre des recommandations aux 194 Etats membres et venir en aide aux pays dont le système de santé est très vulnérable. Elle s’est par exemple activée à créer un fonds de 675 millions de dollars au début de la crise pour aider ces pays vulnérables. Le rôle de coordination globale qu’aucune autre organisation n’est à même de jouer, reste fondamental.


  13. Question posée par Marie:
    A quoi sert vraiment l’OMS? Trump n’a-t-il pas raison en disant que l’organisation a tardé à réagir?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:24

    L’OMS est une grande organisation internationale intergouvernementale créée en 1948. A travers son histoire, elle a connu des succès et des échecs. Dans le cas du Covid-19, on peut difficilement l’accuser d’avoir tardé à réagir. En janvier, elle était déjà en discussion avec nombre d’experts américains, notamment en Chine. A Genève, 17 experts américains travaillaient à l’OMS au début du Covid-19. Ils informaient l’administration Trump en temps réel. Certains avancent qu’elle aurait pu déclarer l’urgence sanitaire de portée internationale une semaine plus tôt et que cela aurait permis une meilleure riposte, plus rapide. C’est possible. Mais le comité d’urgence, formé d’experts du monde entier, qui n’a pas pu trancher le 22 janvier lors de sa première rencontre était très divisé, «50-50» selon un membre de ce comité. Même si la Chine était opposée à une telle déclaration le 22 janvier, les 15 scientifiques et experts et six conseillers du comité, dont certains Occidentaux, ont également eu du mal à trancher pour des questions scientifiques. Quant au passage au stade pandémie, CNN s’est vantée de l’avoir décrété avant l’OMS. Mais en réalité, après la déclaration d’urgence qui est tombée le 30 janvier, le passage au stade pandémie est une question plus rhétorique qu’autre chose.

    L’OMS sert-elle à quelque chose? Son activité normative est fondamentale. C’est elle qui recommande les manières d'affronter une nouvelle épidémie, c’est elle qui établit une liste des médicaments autorisés. Son rôle de coordination globale est aussi très important. Sans elle, la coordination à l’échelle mondiale, qui peut bien sûr clairement être améliorée – on l’a vu au cours du Covid-19 –, serait très difficile voire impossible.


  14. Question posée par Laurent:
    La décision est Etats-Unis est-elle officielle? Peuvent-ils revenir sur leur décision? Pensez-vous que cette thématique puisse être importante pour la prochaine campagne présidentielle? Et qu’en dirait Joe Biden?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:10

    Il est difficile de dire si la décision américaine est définitive. Elle est en tout cas officielle. Le président américain Donald Trump s’est beaucoup avancé sur le sujet. Dans un tel cas et étant donné que le locataire de la Maison-Blanche est en pleine campagne pour sa réélection le 3 novembre prochain, il y a une probabilité assez élevée que les Etats-Unis ne reviennent pas sur leur décision. Cela dit, il importera de voir ce qui se passe aux Etats-Unis. La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a déjà annoncé que le Congrès contesterait la décision de l’administration Trump par rapport à l’OMS. De plus, Washington risque de surtout jouer sur les contributions volontaires que versent les Etats-Unis à l’OMS. Ils ont toute latitude pour changer leur affectation. Avec les contributions obligatoires, qui se montent pour 2020-2021 à 237 millions de dollars, les Etats-Unis ne pourront pas se défiler aussi facilement.

    Le sujet de l’OMS ne sera sans doute pas un sujet de la présidentielle. En revanche, au vu de la mauvaise gestion de la pandémie outre-Atlantique, le système de santé américain pourrait l’être. Le candidat démocrate Joe Biden, s’il est investi par son parti, pourrait miser beaucoup sur la nécessité de maintenir l'Obamacare (Affordable Care Act), de l’améliorer et de lui ajouter une option d’assurance-maladie publique (public option).


  15. Question posée par Yves:
    Quel est l’impact de la décision de Donald Trump sur la coordination de la réponse internationale au Covid-19 et sur le contrôle des autres maladies transmissibles, en particulier dans les pays à faibles revenus?
    Réponse donnée par Stéphane Bussard à 09:02

    En pleine pandémie, il est évident que le retrait partiel et momentané du financement des Etats-Unis, principal bailleur de fonds de l’OMS, est préjudiciable. L’OMS est déjà sous-financée, tout financement en moins a des conséquences. L’OMS, en coordination avec GAVI, l’Alliance du vaccin, essaie d’éviter d’interrompre des campagnes de vaccination de routine, pourtant nécessaires. Mais il est possible que certaines de ces campagnes soient stoppées. Cela poserait un risque important de santé publique de voir certaines maladies reprendre le dessus. L’OMS est très consciente des risques auxquels sont confrontés les pays à faible revenu. Elle a constitué un fonds pour tenter de leur venir en aide.


     
    Conclusion de Stéphane Bussard

    Merci à vous lectrices et lecteurs de votre intérêt pour un sujet aussi important que l’OMS. Dans le cadre de la crise du Covid-19, l’Organisation mondiale de la santé est désormais la cible de toutes les critiques. Des appels à la démission de son directeur général se font entendre à Washington. Qu’en penser? L’OMS a ses travers, elle est sans doute devenue trop facilement la proie des pressions chinoises et s’est montrée trop complaisante avec Pékin. Plusieurs exemples le démontrent.

    Mais il ne faut pas non plus se tromper de cible. Avec ses défauts, l’OMS reste une organisation nécessaire pour la coordination globale d’une riposte à une pandémie. L’organisation joue aussi un rôle normatif majeur, mène des campagnes de vaccination nécessaires. Elle n’est que la somme des volontés de ses Etats membres. Faible institutionnellement et financièrement, elle est désormais victime de la rivalité sino-américaine, presque indépendamment du Covid-19. Elle n’échappera toutefois pas à une évaluation de ce qui a marché et de ce qui n’a pas marché. L’OMS a connu une très grave crise de crédibilité en 2014-2016 avec l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Elle avait très tardivement réagi, sous-estimant la menace. Elle avait aussi été victime de sa décentralisation et du pouvoir des bureaux régionaux de l’OMS. Mais elle a tiré des conclusions de ce fiasco. Sa riposte à l’épidémie d’Ebola en RDC à partir de 2018 a été en revanche un vrai succès.

    Les critiques devraient porter d’abord sur le manque de transparence de la Chine où les premiers cas sont apparus bien plus tôt que Pékin ne l’a laissé entendre. Les partages d’informations (génome, etc) ont été meilleurs, mais ils sont encore loin d’être parfaits. De même, Donald Trump accable l’OMS, mais c’est pour mieux cacher la gestion désastreuse de la pandémie par son administration. L’OMS est un bouc émissaire utile…