Quand il a ouvert les yeux après deux heures allongé au sol, caché sous le cadavre d'un autre villageois, Maxhun Alimehaj a découvert le carnage, «des dizaines de corps dans l'herbe». Puis il a osé ramper, centimètre par centimètre, jusqu'à la maison la plus proche. Le crépitement des mitrailleuses encore plein les oreilles, Maxhun Alimehaj se souvient de ce matin du 1er avril, lorsque les Serbes, «policiers et paramilitaires», sont entrés en force dans son village de Ljubenic, au pied des montages de l'ouest du Kosovo, à quelques kilomètres au sud de Pec.

En quelques heures, raconte-t-il, les Serbes ont vidé le village, femmes et enfants chassés vers la petite ville voisine de Decani, pendant que les hommes «étaient rassemblés» devant une maison. Comme plusieurs autres villageois, il affirme que 80 hommes de Ljubenic ont été tués ce jour-là par les Serbes. Sur les lieux du massacre supposé, dans la cour de la maison, il ne reste que quelques squelettes calcinés et des os épars.

Jusqu'à présent, la découverte de cinq corps seulement a été confirmée par les soldats italiens de l'OTAN. Mais au fil des témoignages, la liste s'allonge: «Trente corps brûlés, retrouvés dans une bergerie», «12 corps découverts alignés dans la montagne, 17 autres dans un ravin». Ces récits, s'ils étaient confirmés, feraient de Ljubenic et ses environs de loin le plus important site de massacres découvert au Kosovo, avec jusqu'à 350 morts.

«Ils sont arrivés à 7 h, ils sont entrés dans chaque maison, nous disant de partir pour l'Albanie», raconte Maxhun. «Quelques villageois ont réussi à s'échapper vers les montagnes.» Une fois les femmes et les enfants partis, «quatre ou cinq paramilitaires nous ont rassemblés, 80 hommes, en rangs». «Ils avaient des mitrailleuses, l'un d'eux a accusé l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) d'avoir tué son frère. Puis l'ordre est parti, et ils ont tiré sur la première rangée.»

Au deuxième rang, Maxhun s'effondre, blessé à la jambe. «Ils achevaient les blessés en leur tirant dans la tête.» Lorsque la troisième rangée tombe, l'homme se retrouve caché sous un cadavre. «Je suis resté comme cela, pendant deux heures, sans bouger.» Maxhun a osé se traîner jusqu'à la maison la plus proche, prenant au passage sur son dos un autre villageois blessé, avant de s'enfuir dans les montagnes. Neuf hommes, selon lui, ont réchappé du massacre.

Miftar Ukshinag était là, lui aussi. A 19 ans, il avait rejoint les rangs de l'UÇK, dont il porte encore l'uniforme. Il a fui dans les montagnes avant les premiers coups de feu. «Mais j'ai tout vu, depuis là-haut.» Au souvenir de ces premiers jours d'avril, les hommes du village pointent le doigt vers les montagnes qui surplombent Ljubenic. Plusieurs massacres, assurent-ils, ont eu lieu là-bas les jours suivants.