Espagne

Lledoners, Catalogne, cabinet de l’ombre des indépendantistes

Visites présidentielles, réunions de travail, grèves de la faim: la prison de Lledoners s’est transformée en centre névralgique de l’indépendantisme. Rencontre avec Jordi Cuixart, en prison préventive depuis quatorze mois, à un mois de l’ouverture de son procès

Il déboule au parloir avec une petite demi-heure de retard, training et sac de jute sur le dos. Comme s’il sortait du yoga ou d’une séance de méditation. Au pas de course, Jordi Cuixart, barbe grise et discret mulet, tapote de sa paume contre la vitre qui le sépare de ses visiteurs. Un code carcéral de salutation que le leader indépendantiste catalan aura eu tout loisir de répéter depuis qu’il a été placé en prison préventive il y a quatorze mois. Soit depuis le référendum d’autodétermination organisé en Catalogne le 1er octobre 2017, et déclaré illégal par la justice espagnole.

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Centre carcéral de Lledoners. Depuis deux mois, cette prison à 70 kilomètres de Barcelone voit passer un cortège un peu particulier. Pour rendre visite aux «sept de Lledoners», journalistes, syndicalistes et hauts fonctionnaires empruntent tous sa route étroite, parsemée d’arbres croulant sous les lacets jaunes – l’emblème du droit à l’autodétermination pour les Catalans – et de slogans en faveur de la libération des «prisonniers politiques». Ces leaders indépendantistes sont issus de quatre formations (deux partis politiques et deux plateformes citoyennes) que tout opposait, sauf leur volonté de rupture avec l’Espagne. Ils ont désormais un autre dénominateur commun, après qu’ils ont été emprisonnés sur ordre de la justice espagnole, puis rassemblés dans cette prison ultramoderne, inaugurée il y a tout juste dix ans.

A Lledoners, il est possible de croiser l’ancien président de la Catalogne Artur Mas et l’actuel titulaire du poste, Quim Torra, dans la même journée. La prison s’est convertie en centre névralgique de la politique catalane. Une sorte de cabinet de l’ombre.

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Le procès du 1er octobre

Cette mise à l’ombre ne semble pourtant pas affecter le moral de Jordi Cuixart, président de la puissante association culturelle Omnium et de ses 130 000 membres. «Mon bonheur, dit-il d’entrée, c’est l’une des rares choses sur lesquelles j’ai une emprise. Je ne peux pas me résigner à y renoncer.» En prison, Jordi Cuixart lit beaucoup, fait de la méditation, aide ses codétenus dans leurs démarches administratives. «Je grandis du point de vue personnel, j’apprends à mieux me connaître.» Il s’est fait à l’idée qu’il restera ici «pour longtemps». Mais il insiste: «Je n’ai plus rien à perdre. Le premier mois, j’aurais peut-être cédé, mais maintenant c’est trop tard. Même si je devais écoper de 35 ans de prison, je ne vais plus renoncer à mes principes et à mes idées. Cela dépasse de loin mon simple destin personnel.»

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Trente-cinq ans de prison? C’est en janvier prochain que commencera, à Madrid, le procès relatif aux événements du 1er octobre. Le président d’Omnium est accusé de «sédition» et de «rébellion» par le bureau du procureur général d’Espagne, qui réclame contre lui une peine de 17 ans. Mais, particularité espagnole, le parti d’extrême droite Vox a aussi été autorisé à se constituer partie civile dans cette affaire: il demande, lui, 72 ans de prison contre cet ancien entrepreneur catalan.

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En Catalogne, il n’y a eu aucun blessé, ni le 20 septembre, ni le 1er octobre. Personne n’a été arrêté pour avoir commis la moindre violence.

Jordi Cuixart, président de l’association Omnium

Vox a créé la surprise début décembre en faisant une entrée fracassante au parlement d’Andalousie. Alors que l’extrême droite était absente de l’échiquier politique espagnol depuis la fin du franquisme, cette irruption a été vue par certains comme le résultat des tensions indépendantistes qui ont fait trembler l’Espagne ces dernières années. Derrière la vitre blindée de son parloir, Cuixart s’en étrangle: «On m’accuse d’avoir réveillé le fascisme. C’est inverser le coupable et la victime. Non, le fascisme était là, tapi au sein du Parti populaire [PP, au pouvoir en Espagne jusqu’en juin dernier]. Et il cherche toujours à provoquer le même enchaînement: créer la peur pour instaurer la haine, qui à son tour installera le totalitarisme.»

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Un des visages du séparatisme

Contrairement aux huit autres accusés catalans, Jordi Cuixart n’a jamais été député, ni occupé la moindre fonction politique. Vu de Madrid, il n’en demeure pas moins l’un des visages du séparatisme. Et pour cause: un peu partout dans les rues de Catalogne, ont surgi des affiches appelant à sa libération ainsi qu’à celle des autres «prisonniers politiques». A tel point que le sort des détenus a aujourd’hui pratiquement éclipsé la lutte en faveur de l’indépendance catalane à proprement parler. Depuis que Jordi Cuixart et ses acolytes sont en prison, l’association culturelle Omnium, née au début des années 60 pour promouvoir la langue et la culture catalanes, a doublé le nombre de ses membres.

Retour au 20 septembre 2017: la police espagnole perquisitionne ce jour-là plusieurs administrations catalanes à la recherche des boxes en plastique et des bulletins de vote destinés au référendum qui doit se tenir quelques jours plus tard. Sur les réseaux sociaux, Omnium et l’ANC (Assemblée nationale catalane) appellent les manifestants à se concentrer devant le Département de l’économie, où les policiers viennent d’entrer. La foule les bloquera pendant plus de dix-huit heures. Un «siège» qui a mis en péril l’intégrité physique des fonctionnaires, selon le procureur espagnol, qui croit détenir là un bon argument pour démontrer la «violence» du procès et la non-spontanéité de la manifestation.

Avec le recul, Jordi Cuixart – qu’on voit sur des images nocturnes tenter de dissoudre la manifestation – ne regrette pourtant rien. «Faire différemment? Vous voulez dire comme les «gilets jaunes» en France, par exemple?» plaisante-t-il, en référence aux saccages commis à Paris. «En Catalogne, il n’y a eu aucun blessé, ni le 20 septembre, ni le 1er octobre. Personne n’a été arrêté pour avoir commis la moindre violence. Si la «démocratie» espagnole est incapable de faire face à une manifestation pacifique de ce type, c’est peut-être elle qui a un problème, plutôt que nous.»

«Un procès politique»

Comme d’autres organisations de défense des droits humains, Amnesty International réclame depuis des mois la libération de Cuixart. Si Amnesty se refuse à le qualifier de «prisonnier politique», elle estime que les charges retenues contre lui sont «sans fondement» et que son maintien en détention constitue «une restriction disproportionnée et excessive» de ses droits à la liberté d’expression. De toute évidence, la justice espagnole aura toutes les peines du monde à ne pas apparaître comme la réelle inculpée dans le procès qui s’ouvrira au début de l’année prochaine, et qui promet de voir se braquer sur lui tous les projecteurs.

«Ce sera un procès politique», confirme le détenu, qui multiplie les réunions avec ses avocats pour peaufiner sa stratégie. Une stratégie qui, au demeurant, est à présent bien établie. Au-delà de la Catalogne et de l’Espagne, c’est bien l’avenir de la démocratie en Europe qu’entend représenter Cuixart. «Je défends maintenant quelque chose de plus vaste que le droit à l’autodétermination, insiste-t-il. Cela devrait résonner aussi en France, en Pologne ou en Suisse. Il y a actuellement 40 000 prisonniers politiques en Turquie. Nous nous battons pour qu’il n’y ait jamais 40 000 cas similaires en Europe.»

En grève de la faim

Au sein du camp indépendantiste catalan, tout le monde ne semble pas avoir les idées aussi claires. Ici, on aurait préféré que l’affaire soit instruite par les tribunaux ordinaires de Barcelone et non par l’Audience nationale espagnole. Pour les proches de Cuixart, les choses sont entendues: «Face à la justice espagnole, on considère le match aller comme perdu. On attend de pouvoir jouer le match retour.»

Ce «match retour» est pour l’instant encore suspendu. Impossible d’accéder à la Cour européenne des droits de l’homme avant d’avoir épuisé toutes les voies de recours en Espagne. Estimant que le Tribunal constitutionnel espagnol traîne les pieds, les «deux autres Jordi», incarcérés eux aussi à Lledoners, ont entamé une grève de la faim, rejoints ensuite par deux autres détenus. Jordi Cuixart évoque sa profonde «admiration» pour cette décision de son homologue de l’ANC, Jordi Sanchez, et du député de PDeCat (Parti démocrate européen catalan), Jordi Turull. Ce dernier a d’ailleurs été transféré en fin de semaine dernière à l’infirmerie de la prison. Mais Cuixart n’a pas songé à les imiter. «La grève de la faim est un outil très puissant. Il faut avoir à l’esprit que le processus peut-être irréversible et être donc convaincu que c’est bien le bon moment.»

Un début de possibles divisions au sein même du camp indépendantiste? Le précédent gouvernement catalan a été décapité. L’ancien président Carles Puigdemont s’est réfugié en Belgique, avec quatre de ses anciens ministres. Anna Gabriel, ancienne leader du parti de gauche radicale CUP, est en Suisse. Tout comme la secrétaire d’Esquerra Republicana Marta Rovira. Une répartition des rôles qui convient parfaitement à Jordi Cuixart, qui dit lui-même n’avoir jamais songé à quitter la Catalogne pour se mettre à l’abri à l’étranger. «Ma place est en prison, dit-il. Même si personne n’a de vocation de martyr, je suis convaincu que c’est le meilleur endroit pour dénoncer ce qu’il se passe en Espagne.»

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