Spécialiste des questions arabes pour la chaîne de télévision privée Canal 10, Shlomi Eldar passe pour un journaliste iconoclaste et pour l’un des meilleurs connaisseurs du Hamas. Son dernier livre* présente l’organisation islamiste d’une manière fort différente de celle de la propagande israélienne. Il révèle également que ses responsables politiques tentent de négocier secrètement avec l’Etat hébreu.

Le Temps: De quand datent les premiers contacts entre Israël et le Hamas?

Shlomi Eldar: En avril-mai 2004, peu après la «liquidation» par Israël du cheikh Ahmed Yassine, le leader spirituel de l’organisation, puis d’Abdel Aziz al-Rantissi, son leader politique à Gaza. Le Hamas a compris qu’il devait changer de stratégie. La deuxième Intifada touchait à sa fin et, grâce à ses attentats-suicides ainsi que ses tirs de roquettes Qassam, le Hamas était devenu l’acteur principal de la scène palestinienne.

Par l’intermédiaire du ministre égyptien du Renseignement, Omar Suleiman, Khaled Meshaal, le leader politique de l’organisation basé à Damas, a donc transmis à Ariel Sharon, alors chef du gouvernement israélien, la proposition d’interrompre les opérations kamikazes en échange de l’arrêt des «liquidations». Celui-ci a accepté cette offre car elle lui permettait d’obtenir un calme relatif dans la bande de Gaza alors qu’il préparait le démantèlement des colonies juives de cette enclave, qui allait se dérouler un an plus tard. Quant au Hamas, il trouvait également son intérêt dans l’affaire puisqu’elle permettait à ses dirigeants d’échapper à une «liquidation» devenue inévitable.

– Les rapports indirects ou informels se sont-ils poursuivis par la suite?

– Après la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes du 25 janvier 2006, Khaled Meshaal s’est rendu à Moscou où il a rencontré le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Il lui a demandé si Israël serait prêt à réévaluer ses relations avec son organisation. Par la suite, grâce à un intermédiaire européen, dont je ne suis pas autorisé à citer le nom, ainsi qu’à deux autres personnes, il a entamé la même démarche directement auprès d’Ehoud Olmert, le successeur d’Ariel Sharon.

– Comment s’y est-il pris?

– En mai 2006, l’intermédiaire européen s’est rendu en Israël où il a rencontré Youval Diskin, le directeur général du Shabak (la sûreté générale israélienne). Ce dernier informait évidemment le premier ministre, qui était disposé à entendre ce que les islamistes voulaient lui dire, mais sans s’engager à quoi que ce soit. L’émissaire européen s’est ensuite rendu à Damas où les dirigeants politiques du Hamas sont entrés en conclave pour élaborer une nouvelle stratégie face à Israël. Ils espéraient que leurs propositions à venir ainsi que celles de leurs «ennemis sionistes» serviraient à élaborer une sorte de modus vivendi auquel les deux parties se tiendraient.

– Pourquoi la démarche n’a-t-elle pas abouti?

– L’intermédiaire est revenu en Israël au lendemain de l’enlèvement du caporal Gilad Shalit par des islamistes de Gaza, modifiant ainsi radicalement la situation. En fait, les dirigeants politiques du Hamas de Gaza ne savaient pas qu’Ahmad Jaabari, le chef de la branche armée de leur organisation, était mêlé à cette opération. Ils ont été d’autant plus surpris qu’elle torpillait leur projet d’aboutir à un calme relatif à Gaza afin de mieux établir leur pouvoir sur place.

– Dès lors, pourquoi ne sont-ils pas intervenus pour que Gilad Shalit soit rapidement libéré?

– Khaled Meshaal a utilisé le frêle canal de contact avec Israël pour proposer d’échanger «à titre humanitaire» le caporal contre quelques prisonniers palestiniens à peine, et non contre mille, comme cela a été fait cinq ans plus tard. Les dirigeants politiques du Hamas sont mêmes intervenus auprès d’Ahmad Jaabari pour qu’il accepte un tel accord, mais celui-ci s’est rebellé contre eux.

A Jérusalem, Ehoud Olmert et Youval Diskin ont également discuté de la proposition mais le Shabak a estimé que leurs interlocuteurs n’étaient pas capables de tenir leur promesse. Sans informer son entourage du contenu de cette démarche, le premier ministre israélien a alors réuni le cabinet restreint de la Défense qui a décidé d’une opération de grande envergure dans la bande de Gaza «pour retrouver Gilad Shalit».

– Que s’est-il passé ensuite?

– Après la deuxième guerre du Liban, qui a éclaté en juillet 2006, quelques jours à peine après l’enlèvement de Gilad Shalit, l’émissaire européen est revenu à Jérusalem avec un document écrit mais non signé émanant du Hamas. Il disait que l’existence d’Israël serait acceptée dans les frontières de 1967 et qu’en cas de négociations de paix, les sujets «difficiles» (le partage de Jérusalem, par exemple) seraient repoussés à la fin des discussions. Il prévoyait aussi l’arrêt complet des violences. Or, Ehoud Olmert a gardé cette offre pour lui. Il n’en a jamais parlé à ses collègues et il a sans doute raté une belle occasion de faire avancer le processus de paix.

* «Lehakir ethaHamas» («Connaître le Hamas»), Editions Keter, Jérusalem.